“La chair est triste hélas” : Anna Mouglalis royale dans la peau d’Ovidie
© Christophe Raynaud de Lage
Au Théâtre de l’Atelier, la comédienne Anna Mouglalis porte comme un étendard le texte d’Ovidie, qui la met en scène. Dans un espace strié par une bande son et des vidéos oppressantes, une femme nous explique simplement pourquoi elle a décidé de faire la grève du sexe avec les hommes. Un texte d’une acidité sans faille mais non dénué d’humour, clamé par une actrice d’exception : un moment théâtral unique qui expose l’intime des femmes après la déferlante MeToo.
« Je ne supporte plus de faire semblant »
Attention ce spectacle est inflammable ! Il est porté haut et cru par une actrice d’exception, Anna Mouglalis, égérie de Chanel et actrice magnétique, qui livre avec sa voix rauque et du haut de sa stature de mannequin l’inventaire post-mortem d’une séductrice fatiguée, déçue, bien décidée à cesser tout rapport sexuel avec les hommes, après les avoir longtemps fréquentés. Cathartique, jubilatoire, savoureusement écrit, le pamphlet d’Ovidie, autrice et réalisatrice qui se dit féministe car mal baisée, comme la plupart des femmes, appelle toutes les femmes croulant sous l’injonction masculine de plaire à s’unir sous le même drapeau. « Mal baisées de tous les pays unissez-vous » clame-t-elle dans ce monologue édité chez Julliard par Vanessa Springora. Et la voilà qui détaille tout, l’impérialisme des hommes colonisant maladroitement le corps de femmes, la servitude volontaire des ces dernières à satisfaire la moindre demande masculine, à se conformer avec douleur aux normes esthétiques les plus absurdes pour rester séduisante, à coup de chirurgie esthétique et d’épilation.
Punchlines et cris de colère

© Christophe Raynaud de Lage
Dressant cet inventaire des pratiques sexuelles qui dégradent la femme et renvoient l’homme au niveau d’un prédateur malgré lui, Anna Mouglalis s’amuse à déployer les nombreuses anecdotes humoristiques de ce texte en forme de brûlot, et elle le fait franchement, avec une énergie et un charisme uniques à elle. Sans affèterie, sans aigreur, elle se lance d’une traite dans un constat d’une tristesse abyssale : pour obéir à une norme de l’hétérosexualité, les femmes doivent continuer à jouer leur rôle de fidèle complice dans ce jeu où l’homme, conquérant et désirant toujours davantage, sera toujours gagnant. La vidéo vient interrompre parfois le flot de paroles et de colère, exposant la souffrance des femmes qui avortent dans une clinique ou qui subissent des opérations gynécologiques, des femmes qui manifestent en masse pour crier leur souffrance, alors que la bande son amplifie la rage de l’atmosphère scénique.
Enragée et détachée
Féministe et déterminée à dénoncer la maltraitance des actrices, Anna Mouglalis s’impose comme une star fantastique et fantasmée, un corps de publicité, qui se dit prête aujourd’hui à réfléchir et à remettre en cause ce capital de séduction monnayable. Sa rage est totale et sert magnifiquement, avec courage, le texte. Mots et jeu ne font plus qu’un sur la scène. Certes, les hommes vont sans doute se sentir un peu petits face à cette prise de parole définitive et sans appel, mais que la tendresse et l’affection, par moments, adoucissent. Dans le public, on applaudit debout avec ferveur.
Helène Kuttner
Articles liés

« Dans le couloir », un duo sublime au bord de la vie
Au Théâtre Hébertot, Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin sont deux octogénaires qui voient revenir, à leur grande surprise, leur fils âgé de cinquante-ans. La pièce est signée Jean-Claude Grumberg, qui a cousu des personnages pour ces acteurs magnifiques, dirigés...

Deux femmes sur scène pour “La fin du courage” de Cynthia Fleury au Théâtre de l’Atelier
« Première règle. Pour reprendre courage, il faut déjà cesser de chuter. Deuxième règle : il faut accepter de prendre son temps. Troisième règle : Il faut chercher la force là où elle se trouve. Quatrième règle : faire...

“Cyrano, rêver, rire, passer” : Jacques Weber interprète le célèbre personnage au théâtre La Pépinière
Jacques Weber traverse son histoire avec Cyrano de Bergerac. Avec José, son répétiteur, ami, habilleur, assistant, psy, ensemble ils disent racontent et jouent Cyrano. Ils interprètent, à eux deux, la si célèbre pièce d’Edmond Rostand ! En 1983, plus...





