“La vie rêvée” : Kelly Rivière signe une création éblouissante
© Pauline Le Goff
Au Théâtre La Bruyère, l’autrice et actrice Kelly Rivière dévoile son difficile parcours d’artiste et les multiples aventures d’une comédienne de quarante ans, intermittente du spectacle, avec galères et peines de coeur. Virevoltante et multipliant comme par magie une flopée de personnages, la comédienne réussit l’exploit de nous amuser avec des situations burlesques, poétiques, où l’émotion affleure sans cesse.

© Pauline Le Goff
Murder Party
Quand on a une mère anglaise fan de Laurence Olivier, qui vous renvoie sans cesse à votre médiocrité, une belle-mère qui s’étonne que l’on ne réussisse pas à percer à la télévision avant quarante ans, et une directrice de casting qui passe son temps à vous critiquer et à vous comparer, soit à des personnages de Ken Loach, soit à des caricatures de séries B, le sort semble avoir un malin plaisir à s’acharner sur votre pauvre existence. Heureusement il y a la « Murder Party », un jeu d’enquête policière censé divertir les cadres d’une grosse entreprise de la tech, en convoquant une brochette d’acteurs pour jouer tous les personnages d’une improbable histoire entre une soubrette et un châtelain au dix-huitième siècle. À quarante ans passés, Kelly Rivière apparaît sur le plateau en danseuse classique, tournoyant parmi un nuage de plumes, habitant un rêve de petite fille. Comment donner corps à ses rêves, à son idéal, sinon par un travail et des efforts acharnés ? La réalité diffère très souvent des rêves qui peuplent l’enfance, et la jeune Kelly, au cuisseau « trop épais », et au coup de pied « en fer à repasser », devra renoncer à la danse classique. Armée d’un corps d’acrobate, elle sera comédienne.

© Pauline Le Goff
Chemin de traverse
« Parfois dans la vie, on croit se tromper mais c’est le chemin de traverse est celui qu’il fallait prendre » lui confie sa délicieuse grand-mère Nana, qui descend du ciel pour apparaître aux côtés de sa petite-fille. Ne jamais renoncer, tenir coûte que coûte, contre vents et marées. Les rencontres se multiplient, comme celle de Max, l’ami fidèle rencontré au cours Florent, fauché par un cancer à l’âge de trente ans, mais aussi Pépé, un ancien machiniste de la Comédie Française, qui l’initie aux chansons du music hall des années 50. La comédienne danse, joue au piano, chante, se métamorphose à la vitesse de l’éclair en des personnages burlesques, ou totalement méprisants. Lutin joyeux et vibrant de vie et d’énergie, elle se heurte à des murs de complexité et de mépris, qui disent beaucoup de notre monde et des difficultés à se faire entendre, à exprimer sa sensibilité artistique. On voyage en Pologne dans un stage par -35 degrés animé par le radical metteur en scène Grotowski, en Allemagne où la jeune artiste doit faire ses preuves dans Kabaret avec un boa qui la fait tanguer entre Marylin Monroe et Marlène Dietrich. Elle est enfin à sa place, comme elle l’était avec son frère et son père, le chef d’orchestre harmonieux de la famille, conduisant en chantant à tue-tête avec ses enfants la chanson des Schtroumpfs. Joie et tristesse, gaieté et mélancolie se croisent constamment dans ce spectacle à la poésie vibrante, animée par ce solo brillant d’une comédienne tout terrain, capable de reconstituer des mondes avec ses désirs et ses déceptions. C’est très beau.
Hélène Kuttner
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