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« Les Femmes savantes » éblouissantes et rock d’Emma Dante au Rond-Point

Hélène Kuttner 15 janvier 2026
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©Christophe Renaud de Lage, coll. Comédie-Française

Dans une mise en scène éblouissante de la sicilienne Emma Dante qui propulse les interprètes de la Comédie Française dans un théâtre total, burlesque et poétique en diable, le texte explosif de Molière sur l’émancipation des femmes prend une saveur nouvelle. Décors originaux, costumes et perruques extravagants, musique rock ou électronique, le théâtre est à la fête et nous aussi ! Viva Emma !

La chute des apparences

©Christophe Renaud de Lage, coll. Comédie-Française

Avouons-le d’emblée, il ne va pas s’agir dans cette production explosive de couper les cheveux des femmes en quatre, si savantes puissent-elles se vanter d’être. Ni de disserter ou de pleurer sur le sérieux de prétentieuses qui s’imaginent docteurs es philosophie, de compatir au sort lamentable de leurs pauvres maris, aussi pleutres qu’insignifiants, qui se laissent totalement bernés par ces viragos ! L’autrice et metteuse en scène Emma Dante, artiste phare de la scène européenne, dont les spectacles et les opéras sont couronnés de nombreux prix, s’attaque pour la première fois à une pièce du théâtre classique, l’une des plus fameuses comédies de Molière. Et elle n’a peur de rien, tout juste a t-elle longuement travaillé avec les comédiens le texte en alexandrins, façonnés dans la langue précieuse du XVII° siècle, pour mieux en saisir la substantifique saveur. Le spectacle commence donc par la chute de costumes dans des sacs de farine, au milieu de messieurs qui déboulent en valsant dans des robes de mariées. La lumière se violace, un jeu de néons blancs voltige tel un jeu de quilles, un éclair blanc et rose se brise avec l’arrivée de deux jeunes femmes, en jean et en sweat acidulé, le portable en bandoulière, qui discutent ardemment des bienfaits et des inconvénients du mariage. Henriette, campée par Edith Proust éblouissante, en pince atrocement pour Clitandre qu’elle souhaite épouser, quand son ainée Armande, piquante Jennifer Decker, lui oppose tout l’arsenal lexical des Précieuses pour dire le dégoût de l’union charnelle et son atroce vulgarité. A distance, Philaminte et Bélise, respectivement femme et soeur du maître de maison Chrysale, sillonnent le plateau avec une énergie dévorante, le crâne nu sous un voile, en jean et en maillot de corps. Et c’est le texte de Molière, cette langue magnifique qui dit le désir et la souffrance des femmes, le ridicule des Précieux et la revanche sociale, le conflit des jeunes gens face au poids de leurs géniteurs, qui va habiller, de plumes et de velours, ces corps dénudés pour les faire advenir, du livre à la scène.

Des hommes tombés des cintres

©Christophe Renaud de Lage, coll. Comédie-Française

Dès lors, à l’arrivée rocambolesque de Chrysale, incarné par un éblouissant Laurent Stocker, et de son frère Ariste, merveilleux Eric Génovèse, tous deux confits comme des oies dans une armoire portative, emperruqués de choucroutes en forme de meringues géantes, le corps boudiné dans des costumes gonflés comme des montgolfières, la farce et le délire sont à leur comble et on comprend que les messieurs arrivent en même temps que le décor se pare de tapisseries somptueusement fleuries, alors que des corbeille de fruits et de fleurs jonchent le sol ou viennent glisser, dans un rêve tout rose, des canapés couleur chair aux formes sensuelles. La scénographie fantastique signée Vanessa Sannino, qui a créé aussi les costumes d’une originalité phénoménale, transporte le spectacle dans un songe italien, à Venise, où le langage, justement, tient lieu de séduction, de désir et de jouissance. Alors que les femmes, dont la savante Philaminte, qu’interprète une Elsa Lepoivre méconnaissable, dragon autoritaire et intraitable, et Belise, vieille fille nymphomane incarnée par la formidable Aymeline Alix, déploient leur territoire empli de livres et de fleurs, mais débarrassé des hommes, sur des rythmes infernaux des Rolling Stones ou de l’électro qui pulsent comme des machines de guerre. Quant aux jeunes damoiseaux, le Clitandre précieux de Gaël Kamilindi, où le Trissotin bellâtre et fat de Stéphane Varupenne, ils sortent des canapés, s’extraient des malles, comme s’ils venaient d’un autre monde.

Le conflit mais pas la guerre

©Christophe Renaud de Lage, coll. Comédie-Française

Emma Dante ne prend pas parti, et ne ridiculise ni les femmes savantes, ni les hommes qui cherchent à les éblouir ou à se moquer d’elles. Tout se joue ici à l’instar de Molière qui tenait son génie comique de la comédie italienne : le théâtre fait feu de tout bois, de la farce, du burlesque, de la danse, sur un rythme effréné, et en tordant le réel vers l’outrance la plus spectaculaire. On rit beaucoup, on est saisi par toute cette virtuosité esthétique et dramatique, par l’éclat des couleurs, des costumes et des tapisseries qui se transforment en champs de fleurs, par la géométrie variable de l’espace du plateau qui se dilate et se rétracte tel un ventre chaud. La famille, encore, quoi que dysfonctionnelle, est au coeur du spectacle, qui s’achève malgré tout dans une harmonie retrouvée, tous assis en rang d’oignon dans le cadre doré d’un tableau splendide. Mais il faut voir et revoir ces scènes mémorables, où mère, tante, filles ou nièces, Philaminte, Bélise, Armande et Henriette, en pamoison totale devant Trissotin qui roucoule comme un gros pigeon, simulent pratiquement l’orgasme en écoutant ses vers, en répétant en boucle des mots d’une naïveté enfantine. Elles finissent d’ailleurs par terre, à plat ventre, les fesses contre le public. Quand la puissance de l’imaginaire prend ici de telles libertés, tout en servant parfaitement un grand texte, le théâtre atteint vraiment des sommets. 

Hélène Kuttner 

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