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“L’histoire du soldat”, la guerre ré-enchantée par le cirque

Helène Kuttner 20 juin 2025
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©-Thomas-Amouroux

Au Théâtre du Châtelet, Karelle Prugnaud met en scène cette œuvre brève, composée en 1915 par le Russe Igor Stravinsky et le Suisse Charles-Ferdinand Ramuz, considérée par Pierre Boulez comme un chef d’œuvre musical du 20° siècle. Sept musiciens, trois acrobates et quatre acteurs nous racontent la triste histoire d’un jeune soldat, en pleine guerre, pris dans le piège d’un pacte faustien avec un Diable vraiment rouge. 

Un conte musical porté par le génie de Stravinski

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A l’automne 1915, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, l’un des plus puissants compositeurs de musique moderne, Igor Stravinsky, et le poète et écrivain Charles-Ferdinand Ramuz se rencontrent en Suisse, dans le canton de Vaud. Le premier a fui son pays, la Russie, appauvri par la Révolution bolchévique, et s’est exilé à Paris, à Rome, avant d’arriver en Suisse. L’auteur de L’Oiseau de feu (1910) et du Sacre du Printemps (1913), qui devait nourrir une famille de quatre enfants, avait trouvé un peu de quiétude, ainsi qu’un mécène suisse, pour créer trois ans plus tard cet opéra léger, qui devait être transportable avec des tréteaux à la manière d’un théâtre de foire. La terrible grippe espagnole, hélas, mit fin à ce beau projet. L’histoire, inspirée d’une légende populaire russe, que Ramuz et Stravinsky ont traduite en Français, raconte l’errance d’un jeune soldat, Joseph, qui profite d’une permission de quinze jours pour regagner son village. Au cours de sa longue marche, il s’arrête près d’un ruisseau et sort de son sac son violon pour jouer. C’est alors que le Diable apparaît, et lui propose d’échanger son violon contre un livre magique, capable de lui procurer de la richesse et de prédire l’avenir. Un pacte digne de Faust, que le jeune soldat accepte immédiatement. En perdant son violon, il perd aussi son âme. 

Ré-enchanter le réel avec les arts du cirque

©-Thomas-Amouroux

Karelle Prugnaud, formée aux arts du cirque et de la danse, a choisi de plonger ce conte dans un univers d’acrobates et de clowns philosophes, qui évoluent au milieu d’une magistrale scénographie de Pierre-André Weitz, qui signe aussi les costumes. Il y a donc quatre comédiens, dont le lecteur-narrateur est Vladislas Galard, stature de géant et voix de basse un peu rauque. Dans une scénographie brumeuse, d’énormes constructions en ruine évoquent les destructions des villes d’Ukraine, avec explosions de bombes et gravats géants. Des soldats en treillis gris saturés de bandes lumineuses comme des lasers déboulent en déposant des pierres fluorescentes, tandis qu’un énorme char fait son entrée au milieu de ce no man’s land chaotique : la guerre de 1914-1918 déploie ses échos dans celle qui dévaste l’Ukraine aujourd’hui, ainsi que toutes les autres, nous confie la metteuse en scène. Seul personnage gainé de rouge ardent, le Diable du circassien Nikolaus Holz surgit tel un échalas équilibriste, funambule entre le rêve et le désespoir, pour vendre au soldat une nouvelle vie, faite de richesse et de désirs accomplis. Le soldat, incarné par Xavier Guelfi, sera projeté, en acquérant le livre magique, dans une nouvelle vie où tous les désirs s’accomplissent, et nous le revoyons dans un décor façon La Vegas, avec cocktails géants et bimbos de luxe, malheureux comme une pierre.

Acrobaties virtuoses

©-Thomas-Amouroux

La réussite de cette création tient dans la virtuosité des numéros d’acrobatie, assurés par les avatars du soldat et de la princesse. Quentin Signori s’élance dans les airs tel un elfe, suspendu par une corde dans les airs, totalement surprenant et prodigieux. Quand à la princesse, elle se dédouble avec Samanta Foïs et Chiara Bagni, deux acrobates suspendues par les cheveux, qui tournoient telles des poupées de coton, dans un numéro d’équilibristes sur poutre sidérant. Sur une passerelle d’un immeuble dévasté, le petit orchestre conçu par Stravinsky, un violon, une contrebasse, une clarinette, un basson, un cornet à piston, un trombone et des percussions, déploie ses rythmes irréguliers insensés, ses mélodies jazz ou folkloriques, ses phrasés surprenants, à la fois populaires et exigeants. La musique ici poursuit un chemin qui réconcilie le passé et le présent, la tradition et la modernité, créant un personnage à part entière, fait de ruptures et de continuité, sous la direction précise d’Alizé Léhon. Il n’en demeure pas moins que l’aspect narratif et poétique de cette histoire, qui tutoie le monde du rêve et de l’illusion, sur le fil désespéré du renoncement à l’illusion et à l’idéologie, se trouve un peu noyé par la surcharge de la scénographie et des effets spéciaux. On finit par ne pas très bien comprendre l’histoire de cette princesse malade que le soldat doit guérir, en raison des nombreux avatars qui viennent peupler le plateau. Et on aurait aimé davantage de légèreté, de simplicité, peut être de magie. Mais le spectacle est là, pour permettre de se familiariser avec une œuvre unique et poignante, destinée aussi au jeune public.

Helène Kuttner 

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