“L’Orage” : une plongée dans toutes les peurs aux Bouffes du Nord
"L'Orage" © Jean-Louis Fernandez
C’est une pièce phare, signée par l’un des plus puissants auteurs russes du XIXe siècle, Alexandre Ostrovski, que le Sociétaire de la Comédie Française Denis Podalydès crée aujourd’hui aux Bouffes du Nord dans l’adaptation de Laurent Mauvignier. Sur le plateau, quelques-uns de nos meilleurs comédiens, Cécile Brune, Philippe Duclos, Nada Strancar ou Dominique Parent y côtoient de plus jeunes mais non moins talentueux. Un précipité de vie et de détresse grouillantes, que l’amour ne parvient pas à sauver.
L’ennui au bord de la Volga

© Jean-Louis Fernandez
Sur cette grande place de village au bord de la Volga, bien loin de Moscou, capitale et creuset intellectuel de la Russie, les gens vont et viennent, déambulent en vendant leurs marchandises et en tapant un brin de conversation. Mais les volets des maisons demeurent fermés, les étrangers, ceux qui vivent autrement, sont rejetés. La misère et le travail harassant sont épongés par l’alcool, consommé à haute dose. Seul Kouliguine, le géomètre philosophe, superbement incarné par Philippe Duclos, demeure dans l’admiration béate du fleuve, de la nature et de la végétation qui envahit les murs. Mais il reste bien seul, ce bienheureux candide, qui n’a que la peau sur les os et professe sa science de manière poétique tout en étant chassé d’un coup de pied par les riches marchands.
Un décor entre rêve et cauchemar

© Jean-Louis Fernandez
Denis Podalydès a souhaité déplacer l’intrigue dans les années 1990, époque particulièrement difficile économiquement pour la Russie qui a vu son PIB dégringoler de plus de 50%, avec une hausse criante des inégalités et de la pauvreté, conséquences des réformes libérales sur un système ultra planifié. Une véritable photographie géante de la Volga, reproduite sur un panneau en bois modulable, fait office de décor et pivote, en plusieurs parties, pour figurer la maison où se joue le drame, selon la scénographie d’Éric Ruf. C’est celui de Katerina, jouée par Mélodie Richard, une jeune femme frémissante et soumise, mariée à une brute ignorante et stupide, Kabanov (Thibault Vinçon), et qui doit aussi affronter la mère de ce dernier, marâtre autoritaire et cruelle, à laquelle Nada Strancar offre toute sa palette de jeu avec une perfidie terrible. Mais c’est sans compter sur l’arrivée de Boris (Julien Campani), le neveu charmant d’un riche et satanique marchand campé par Dominique Parent, qui va faire tourner la tête et retourner le cœur de Katerina, soutenue fidèlement par sa soeur Varvara campée par Leslie Menu.
Une vie fantomatique

© Jean-Louis Fernandez
Cécile Brune, qui joue la folle Fekloucha, Francis Leplay, l’oncle, Laurent Podalydès et Geert van Herwijnen complètent la galerie de personnages fantomatiques qui survivent et vont traverser l’orage, cet orage que l’on entend en direct grâce au musicien Bernard Vallery, qui percute des tolles de métal, emportant tout sur son passage comme une force tellurique, libératrice de tous les secrets. “Ici les femmes se marient et s’enterrent pour toujours” dit l’un des personnages, en évoquant Katerina, que sa belle-mère souhaite soumise à son mari et à elle-même. Une furieuse vipère gorgée de morale, qui ressemble à la Madame Pernelle du Tartuffe de Molière au XVIIe siècle, alors qu’on est en 1859 ! La langue crue, directe, simple des dialogues d’Ostrovski, adaptée par Laurent Mauvignier, se fait dans la bouche des acteurs encore plus désespérée, encore plus cruelle, lancée tout droit à la face du public comme on lancerait des bouteilles à la mer sans aucun espoir de rencontre. Un “Orage” de vie, de mort et de misère.
Hélène Kuttner
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