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Marie-Agnès Gillot, un adieu sous l’or des Étoiles

Thomas Hahn 4 avril 2018
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Le 31 mars, sur la scène de l’Opéra Garnier, c’est toute une génération d’Étoiles qui s’est éteinte, génération de Danseurs Étoiles dont Marie-Agnès Gillot fut la dernière à faire ses adieux, sous vingt minutes d’applaudissements par une salle truffée de vedettes, en insufflant à la cérémonie une légèreté joyeuse, digne d’une vraie résurrection.

Elle avait écrit une belle page de l’histoire de l’Opéra de Paris, en devenant la première danseuse – il faudrait dire la première Première danseuse –  à être nommée Danseuse Étoile, après avoir interprété en mars 2004 Signes de Carolyn Carlson, création de cette grande dame de la danse pour la troupe du Palais Garnier.

Et même si une telle distinction récompense toujours une personnalité artistique pour son excellence dans l’ensemble de ses rôles et ses capacités exceptionnelles, le choix du spectacle, lors d’une nomination, n’est pas tout à fait anodin. Ni celui du dernier rôle-titre. C’est fin mars 2018, dans le rôle d’Eurydice, que la belle carrière de Marie-Agnès Gillot à l’Opéra de Paris arriva officiellement à son terme.

Une pièce et un rôle comme pensés pour ces adieux

Pour ses adieux et la grande cérémonie qui permet de surpasser la nostalgie, le choix s’est porté sur une pièce de Pina Bausch. Certes, Marie-Agnès Gillot dansera encore, en mai, dans la reprise de The Seasons’ Canon de Crystal Pite, mais cette jeune chorégraphe canadienne met l’accent sur le groupe et la fusion. On peut même se dire que la programmation d’Orphée et Eurydice a été pensée pour ces adieux, pour ce dernier tableau, pour cet éclat particulier.

C’est en Eurydice qu’elle scella son départ, en robe rouge dans un empire où tout est couleur chair (Stéphane Bullion, si sculptural et émouvant à la fois), gris (les chœurs) ou noir comme les costumes des superbes chanteuses, la mezzo Maria Riccarda Wesseling et la soprano Yun Jung Choi, superbe duo Orphée-Eurydice, incarnant la communion dans le deuil, par le dédoublement des rôles dansés par Bullion et Gillot, laquelle dansa le rôle d’Eurydice déjà en 2005, à l’entrée de la pièce au répertoire du Ballet de l’Opéra, à l’époque avec Yann Bridard comme partenaire dans le rôle d’Orphée.

La légende le veut ainsi, et ni Gluck comme compositeur ni Pina Bausch n’ont fait basculer son sort. Au contraire, la chorégraphe accentue la tragédie. Eurydice termine son périple immobile, couchée sur le dos et sur son double. Et ce week-end de Pâques, elle ressuscita donc sur scène dans le rituel de son départ. Mais elle insuffla à cette cérémonie, qui peut être très solennelle, une légèreté et une grâce à l’image de son style en tant qu’interprète et sa capacité à bousculer les codes.

Comme un air de résurrection

Elle a même pu s’asseoir quelques minutes en bord de scène, a pu jouer avec son fils de 5 ans, sous cette pluie de paillettes et sur un tapis de roses. Et on a pu sentir qu’elle ne regarde pas seulement en arrière, mais aussi vers l’avant. Et elle a accueilli sur le plateau tant de personnalités de la danse qui l’ont accompagnée ou créé des rôles pour elle : Carolyn Carlson, Pierre Lacotte côté chorégraphes, Aurélie Dupont, Brigitte Lefèvre comme ancienne directrice de la danse, Dominique Mercy, ancien « Étoile » de Pina Bausch qui codirigea les répétitions d’Orphée et Eurydice et tant d’autres… Il n’y avait là que bonheur et légèreté, comme pour une vraie célébration de la vie, après cette tragédie bauschienne si mélancolique.

Et Marie-Agnès Gillot souligna ainsi une chose : terminer sa carrière au Ballet de l’Opéra, et surtout comme Étoile, n’a rien d’un trépas artistique, et surtout pas pour une Marie-Agnès Gillot qui est une artiste aux talents multiples et qui aime à chambouler les conventions. Mais il y a une règle face à laquelle aucune Danseuse Étoile ne peut rien. À l’Opéra de Paris, une carrière sur les planches se termine aujourd’hui à l’âge de 42 ans et demi, compromis entre les âges de 45 ans pour les hommes et 40 ans pour les femmes, appliqués auparavant.

Un dernier discours, céleste et facétieux

Qu’en dit Marie-Agnès GiIlot ? Pleine d’autodérision, elle lança : « J’ai 42 ans et je suis à la retraite ! Mes grands-parents auraient refusé ! » Mais elle ne le dit pas sur le plateau. Elle montre, au contraire, dans son discours d’adieu, sous les ors du Grand Foyer, dans un cadre festif, à quel point elle est une artiste complète qui aime secouer le cocotier. Elle chante presque quand elle s’adresse à ses amis, aux artistes, aux officiels et au public, dans un discours mis en musique !

C’est aussi pleine d’autodérision qu’elle s’excuse auprès des chefs d’orchestre et des musiciens « qui ont dû s’adapter à mon tempo, parce que le danseur a son propre tempo » et auprès des « photographes qui ont dû retoucher mes pieds et mes épaules ». Elle s’adresse à Pina Bausch, qui n’est plus parmi nous, en confiant : « Avec Wuppertal, j’ai hérité de quelques grains d’agrumes. » Et à Carolyn Carlson : « Improviser à tes côtés est un cadeau du ciel ! » Et d’improviser une danse avec Aurélie Dupont qui se trouve à ses côtés, sur le podium.

Elle va donc continuer à nous surprendre, après avoir déjà chorégraphié pour des B-Boys ou pour l’espace très particulier du Silencio, ce club souterrain avec sa petite salle et ses colonnes, ou dans un bassin, entourée de deux cygnes blancs, espèce qu’elle avait abordée sous les auspices du chorégraphe contemporain Luc Petton. Et elle a même créé une pièce avec des détenus, à Arles. À partir de cet été, il faut donc l’attendre un peu partout. Sauf sur le plateau de l’Opéra.

Thomas Hahn

Photos : Julien Benhamou/Opéra national de Paris

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