“Nora, Nora, Nora ! De l’influence des épouses sur les chefs-d’œuvre” : explosif et vivifiant
©Christophe-Raynaud-de-Lage
En partant d’ « Une Maison de poupée » d’Henrik Ibsen, la metteure en scène Elsa Granat trace le lien entre la société conservatrice du 19° siècle en Norvège et le monde d’aujourd’hui, avec de jeunes acteurs de l’ESAD et deux actrices plus âgées qui interprètent tous les rôles. Ibsen enfariné devient aussi le révélateur de la lutte des femmes pour leur autonomie, à travers un spectacle effervescent et lumineux.
Un fait divers réel
En 1879, le Norvégien Enrik Ibsen compose Maison de poupée à la suite du récit de son amie Laura Kieler, femme d’un professeur, qui avait secrètement emprunté de l’argent pour soigner son mari malade. Assaillie de reproches par son mari qui découvrit l’affaire, cette femme finira par divorcer. A une époque où le féminisme irriguait la société norvégienne sous l’influence de Camilla Collett, romancière qui dénonça avec virulence la condition de la femme soumise au modèle patriarcal et autoritaire masculin, Ibsen trouve là un sujet en or où il développera sa critique de la double morale bourgeoise : l’une qui prévaut pour l’homme, l’autre pour la femme qui obéit. Nora Helmer est la mère de trois enfants et épouse d’un banquier, Thorvald, qui la considère comme sa poupée. Quand ce dernier apprend que sa douce épouse a commis un faux pour pouvoir emprunter une grosse somme d’argent et payer des médecins pour le soigner, Thorvald la renie, ainsi que toute leur vie familiale. Nora passe du rang de femme et de mère adorée et soumise à celui d’une délinquante inconsciente et amorale. Malgré les remords de son mari, Nora décide de partir loin de tous.
Pièce scandaleuse

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A l’écoute des répliques et des dialogues de la pièce, force est de saluer la puissance et la modernité du texte d’Ibsen, qui fait de Nora une femme qui va progressivement accoucher d’elle-même. La pièce a d’ailleurs longtemps fait scandale en Europe, et pour la jouer certaines comédiennes demandaient à l’auteur d’en modifier la fin. Elsa Granat agrège autour de la pièce une poignée de jeunes acteurs qui vont d’abord interroger Nora, vieille femme qui vit dans une maison de retraite. Pourquoi être partie, en abandonnant vos enfants, questionnent les jeunes gens ? Nora explique, ouvre son cœur et son âme, et va raconter. La jeune Nora est prise en charge par plusieurs comédiennes, alternativement, et c’est ce qui rend le spectacle passionnant. La voir incarner par trois jeunes comédiennes enrichit la force et la complexité du personnage. Ce n’est plus un personnage à la psychologie naturaliste, défini, c’est bien toutes les jeunes femmes, de France ou du monde, qui peuvent se retrouver dans le très beau rôle de Nora dans cet espace empli de jouets d’enfants, entre la cuisine et la couture, espace domestique dédié aux mères de famille.
Effervescence des jeunes comédiens

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Ça coure, ça bruisse, ça crie, ça cavale, dans ce spectacle où les jeunes gens rajoutent un peu de leur réflexion et de leurs questions. Nourrie et construite avec Laure Grisinger, la pièce respecte la trame de base avec les personnages du mari, de l’amie d’enfance de Nora, Kristine, et de Krogstadt, l’employé misérable qui tente de la faire chanter par la révélation de son emprunt. Bien sûr, certains ajouts contemporains peuvent paraître anachroniques et la pièce a suffisamment de force, mais l’énergie et l’implication des jeunes acteurs, ici frémissants de créativité et de sincérité, alliant jeunesse et talent, sont ici admirables. Pour celles qui meurent en Iran ou en Afghanistan pour avoir osé défier l’oppression masculine, pour celles qui sont brutalisées, violentées ou enfermées par leurs conjoints, pour toutes les femmes qui souffrent encore du rôle de femme-objet dans lequel les représentations commerciales les enferment, cette Nora-là, démultipliée par le talent des comédiennes, nous enjoint à se réveiller. A se tenir debout à ouvrir la bouche. Avec les garçons. En choeur.
Hélène Kuttner
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