0 Shares 2427 Views

    Rituel pour une métamorphose – Comédie-Française

    5 juin 2013
    2427 Vues
    Rituel pour une métamorphose - Comédie-Française

     

    Nous sommes à Damas où le mufti veut étendre ses pouvoirs politiques et religieux. Il met pour cela au point une stratégie en plusieurs étapes, durant lesquelles il va toujours tromper celui qu’il avait commencé par séduire. De piège en piège, chacun passe d’une position à une autre, d’attaquant à défenseur, de profiteur à victime d’une même cause.

    Pour commencer, le mufti fait surprendre le prévôt des marchands par la police en flagrant délit de débauche avec la belle courtisane Warda. Il demande ensuite à la femme du prévôt de se substituer à la courtisane emprisonnée afin de placer ce même chef de la police en faute. L’épouse accepte mais exige, contre toute attente, de devenir ensuite elle-même courtisane et va pour cela s’instruire auprès de Warda. Et c’est alors que toute l’organisation politique et sociale de la ville est bouleversée. L’hypocrisie de la société quant au mariage et au désir est dévoilée crûment et les systèmes de domination masculine sont progressivement démontés, rejoignant des problématiques qui concernent le monde occidental autant que le monde arabe.

    Les contradictions, les refoulements et les interdits s’entremêlent et le public cerne le mécanisme qui amène une société à s’entourer de lois ou de fatwa parce que des individus censurent leur propre désir. Les défenseurs les plus acharnés de la fidélité et du mariage se révèlent les plus taraudés par l’inassouvissement de leur désir, et le prévôt qui trompait sa femme avec la prostituée se détache de la chair pour se tourner vers la spiritualité. Mais Mou’mina qui prend le nom de Almâssa, le diamant, incarnée par Julie Sicard, si elle est convoitée par les plus chastes dès lors que sa beauté s’exhibe, va cependant payer très cher le chaos qu’elle a semé dans les corps et, par conséquent, dans la législation.

    Débordement sensuel

    La scène du Français, sous la scénographie de Sam Collins, devient un tourbillon de couleurs et de mouvements dont la sensualité est portée très haut, où chaque pas, chaque danse, chaque costume participe à cette fête ludique et volupteuse. La troupe investit le plateau dans un engagement corporel aux rythmes nouveaux dans ce théâtre, et la réussite évidente de ce volet fascine le spectateur autant qu’à l’intérieur même de la pièce, où chacun est rendu captif d’un autre par le biais de la tentation. La tonalité culturelle et le marquage des traditions s’ouvrent simultanément sur la modernité et la force de ce drame tient en partie à l’habile tissage entre intrigue et amusement puis théologie et politique. La somptuosité des décors et la magnificence masculine et féminine sont sans cesse enchâssés dans les codes de pouvoirs et les combats intimes. La construction de cette pièce relève d’un sens dramaturgique solide et personnel, où la part réjouissante est aussi étourdissante que la part de réflexion quant aux enjeux de société, qui viennent avec une intelligence ébouriffante toucher l’actualité.

    Faire entrer le Syrien Saadallah Wannous dans son répertoire est un choix de la Comédie Française qu’il faut saluer. Il faut courir découvrir cet auteur majeur, qui apporte un souffle dramaturgique nouveau, imprégné de références musicales et littéraires envoûtantes qui débouchent sur une fresque brillamment diaprée. Mort en 1997 à l’âge de 56 ans, l’auteur a puisé dans les dramaturgies qu’il est venu notamment explorer à Paris, cela tout en gardant ses sources propres et son univers oriental, parvenant à faire émerger un théâtre arabe contemporain dont le metteur en scène Sulayman Al-Bassam rehausse toutes les qualités. 

    Isabelle Bournat


    Rituel pour une métamorphose 

    De Saadallah Wannous

    Mise en scène et version scénique de Sulayman Al Bassam

    Avec Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Denis Podalydès, Laurent Natrella, Julie Sicard, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, Marion Malenfant et Louis Arene 

    Jusqu’au 13 juillet 2013 à 20h30
    Le 23 juin à 14h

    Tarifs : de 5 € à 39 € 

    Réservations : 08.25.10.16.80 ou en ligne

    Durée : 2h15 sans entracte

    Comédie Française
    Salle Richelieu
    Place Colette
    75001 Paris 
    M° Palais-Royal 

    www.comedie-francaise.fr
     

    En ce moment

    Articles liés

    « Le Château d’Orgon » : une comédie décapante qui balaye tous les clichés de la bien-pensance
    Spectacle
    402 vues

    « Le Château d’Orgon » : une comédie décapante qui balaye tous les clichés de la bien-pensance

    Au Studio Hébertot, huit jeunes comédiens nous réjouissent dans une comédie acide signée Guillaume Gallix, inspirée de Molière et Goldoni, qui raconte la ridicule aventure d’un père de famille veuf, propriétaire d’un somptueux domaine avec château, qui convoque enfants...

    « Mentor » ou la relation d’emprise entre un maître et son élève
    Spectacle
    712 vues

    « Mentor » ou la relation d’emprise entre un maître et son élève

    Au Studio Hébertot, Lara Aubert interprète une jeune contrebassiste sous l’emprise de son professeur, dans une pièce poignante qu’elle vient d’écrire. A ses côtés, Alexis Desseaux campe l’enseignant virtuose et manipulateur, dans un cours de musique ou la complicité...

    Ville autoportrait – Sébastien Mehal
    Art
    598 vues

    Ville autoportrait – Sébastien Mehal

    Curatée par le collectif TAK Contemporary, l’exposition personnelle de Sébastien Mehal, présentée à la Galerie Hoang Beli, convoque la ville comme un corps collectif façonné par nos psychologies individuelles. Les œuvres sont tissées comme un patchwork de points de...