« Scenes of marriage » : Grand Guignol conjugal et sanglant
©Simon-Gosselin
Au Théâtre de l’Odéon, le Suédois Markus Öhrn adapte avec masques et esthétique de choc « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman, une série télévisée diffusée en 1973 et qui reste un succès mondial. Pour mettre en scène ce huis-clos d’un couple qui finit par se déchirer après dix ans de mariage, les comédiens Hélène Morelli et Mathieu Perotto se prêtent au jeu de personnages désincarnés, dans une esthétique qui vire très vite au trash. Cruel et décapant.
Un couple Playmobil
Le metteur en scène nous prévient d’emblée, devant le lourd rideau rouge écarlate du Théâtre de l’Odéon, l’un des plus beaux théâtres à l’italienne d’Europe : ce que l’on va voir n’est ni du cinéma, ni une série télévisée. C’est une adaptation théâtrale, en quatre scènes, de la série iconique de Bergman. Et il faut dire que l’on est bien loin de la vision naturaliste, psychologique, du couple Liv Ullmann-Erland Josephson qui avait défrayé la chronique suédoise et provoqué une vague inédite de divorces, comme l’a rappelé lors de la première représentation le facétieux Markus Öhrn. Incarné cette fois par deux comédiens français, Hélène Morelli et Mathieu Perotto, qui se prêtent avec talent et une dextérité corporelle impressionnante aux règles scéniques de la mise en scène, masques blancs avec des yeux globuleux en forme de balles de ping pong, perruques et appareillage sonore qui déforme de manière métallique leurs voix, le spectacle offre aux spectateurs une vision désincarnée mais cocasse d’un mari et d’une femme qui ressemblent efficacement à deux Playmobil.

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L’espace scénique d’une toile blanche
Dans une pièce d’un blanc clinique, éclairée d’une lumière qui claque comme un scalpel, Marianne et Jean répondent sagement à une interview, face à un journaliste absent qui prend la température de leur vie professionnelle et familiale. Les échanges sont lapidaires, « ça va », « c’est super », « on gère », etc. Cette pauvreté lexicale va de pair avec le statisme des personnages et leurs masques figés, comme s’ils répondaient, tels des robots, à un questionnaire rempli d’avance. Seuls leurs corps sont mobiles, surtout celui de Jean, au début, qui se tortille souvent jusqu’à ramper à quatre pattes, comme une grande araignée désarticulée, en quête d’un trou d’air. Naturellement, sous cette vitrine brillante de jouets pour enfants, la vérité éclate crûment, l’insatisfaction rôde. Derrière les questions sur la sexualité, médiocre, et sur celle des enfants, comme un pis aller, les silences et les grognements, les cris et les éructations, en disent beaucoup de la terrible frustration des deux personnages. Il y a beaucoup de silences dans ces tableaux, ce qui provoque chez le spectateur un malaise, une gêne. Et c’est exactement ce que recherche le metteur en scène, plasticien d’origine, qui va ensuite charger ces espaces blancs et ces masques inaltérables de traces de sang, de déjections et de meurtrissures.

©Simon-Gosselin
Carnages
Toutes les scènes, si elles débutent dans la plus grande sérénité, dérivent vers un carnage annoncé. L’interview propulse Jean comme un cafard dans une plante verte, le deuxième tableau présente le couple au moment du coucher, chacun un livre à la main. Rituel impassible avec les masques et le son déformé de leurs voix plaintives, rien ne va plus, le désir est en fuite et l’enfant désiré finira certainement par un avortement. C’est alors que nous voyons sur la scène l’inconscient monstrueux des personnages, le cauchemar de leurs obsessions qui virent au gore et au sadique. Un foetus sanguinolent s’échappe de la chemise de nuit de Marianne, sauf qu’il reste accroché à un long cordon ombilical avec lequel la jeune femme à la matrice sanglante s’accroche comme à une épave. Dès lors, entraînés dans une chute infernale, Marianne et Jean se renvoient le foetus comme une balle de rugby, explosant les murs blancs avec des trainées visqueuses. Le paradis conjugal est bien loin, vive l’enfer qui se déploiera face à la gourmandise du voyeur où à la répulsion des autres au fur et à mesure de la représentation, jusqu’à la scène finale que l’on ne déflorera pas. Que reste-t-il de Bergman dans ce grand guignol sado-maso ? La vie conjugale doit-elle virer inévitablement à la cruauté possessive et fanatique ? On sort du spectacle sonné, bousculé, bluffé et amusé aussi, sauf les âmes sensibles qui peuvent naturellement s’abstenir.
Hélène Kuttner
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