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Sohrâb Chitan : “Je me donne corps et âme”

4 juillet 2020
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© Laura Van Puymbroeck

Entre sensibilité et technicité, Sohrâb Chitan, chorégraphe et danseur de renom, nous livre sa pensée artistique tant dans son rapport à la création qu’à la transmission.

Enfant, étiez-vous attiré par les arts du spectacle ? Quand avez-vous débuté votre formation de danseur ?

J’ai eu la chance d’avoir une mère qui m’emmenait voir beaucoup de spectacles différents à Paris : des concerts de musique indienne, Pina Bausch… J’étais très attiré par le cinéma étant petit, j’étais d’ailleurs plus en demande de cinéma que de spectacle vivant. Je ne rêvais pas particulièrement de la scène, mais je savais que je voulais faire de la danse. J’ai commencé la danse à l’âge de 7 ans dans une école en région parisienne, jusqu’à rejoindre à 16 ans l’école de danse de Maurice Béjart, à Lausanne.

Vous définissez-vous comme un danseur classique, contemporain… ou vous refusez-vous à être “catégorisé” et rangé dans un style ?

J’ai une formation en danse classique, mon langage, mon alphabet sont donc imprégnés par cette formation. Je suis toujours un peu gêné parce que j’ai tendance à penser que les professionnels du spectacle voient dans la danse classique quelque chose de figé. Or, dans le langage chorégraphique, je ne m’autorise aucune frontière. Je vais le plus loin possible dans mes connaissances tout en découvrant beaucoup à travers de nouveaux danseurs. Maurice Béjart disait souvent : “La chorégraphie c’est comme l’amour, ça se fait à deux”. Je pense que lorsque je suis en studio, je ne suis pas seul avec moi-même, je suis seul “avec” les danseurs et nous construisons ensemble. Moi je suis juste là pour les guider vers quelque chose, une histoire…

Vous êtes danseur et chorégraphe, oscillant entre représentation et transmission. Est-ce pour vous deux places bien dissociables ? En quoi l’une cultive-t-elle l’autre ?

Ce sont pour moi deux choses différentes. D’ailleurs, en tant que danseur dans mes créations, je ne me permets aucun écart par rapport à la chorégraphie que je m’impose. J’ai une assistante chorégraphique qui est géniale pour ça. Dans notre dernière pièce, Le Chaperon Rouge, j’ai préféré mettre en avant d’autres danseurs. J’aime guider et transmettre. Je montre énormément en studio, je transpire autant que les danseurs. C’est ce que j’aime. Je ne fais jamais les choses à moitié, je suis très investi. Je me donne corps et âme. Je me retire quand les danseurs ont acquis la chorégraphie et je deviens spectateur lorsque la pièce trouve une forme d’aboutissement.

Dans votre premier spectacle, intitulé Voyages I, II, III, nous vous retrouvons en solo sur scène, paré d’un superbe masque de plumes. Que symbolise-t-il en quelques mots ?

Très simplement, c’est “le premier homme des hommes”. C’est comme ça que je le perçois quelques années plus tard. Mais c’est avant tout un oiseau mythique iranien appelé le “Simorgh” que l’on retrouve dans le Cantique des oiseaux, recueil de poèmes en langue persane de Farîd al-Dîn Attâr. Le Simorgh emmène toute espèce vivante dans un grand voyage spirituel, de la naissance à la mort, de la guerre à la paix. Ce qui est symbolique pour moi, précisément, c’est le renouveau. Cette pièce marquait pour moi un nouveau chapitre, le moment de faire ses preuves. Il témoigne d’un besoin de dire, de s’exprimer, de se montrer.

Grâce, délicatesse et légèreté émanent de vos mouvements. Une profondeur et une forte intensité – lisible dans votre regard – se ressentent parallèlement. Que cela nous révèle-t-il de votre tempérament et de votre posture d’interprète ?

C’est un défaut de formation. On m’a toujours dit d’être présent par le regard. Maurice Béjart disait : “Un danseur est bon s’il a le regard”, même si la technique n’est pas au point, l’important étant de savoir placer son regard et son corps sur scène. La scène c’est mon équilibre. Ce que je ne peux pas être ou exprimer dans la vie, je le mets sur scène. Difficile d’être féroce dans la vie alors que sur scène, j’ai tous les moyens de l’être ! Et en même temps cela reste un filtre car la scène c’est aussi un endroit où on montre qui l’on veut, ce qu’on a envie d’être et les gens projettent ce qu’ils veulent.

En 2017, vous dansez aux côtés de Clara Duflo dans le spectacle poétique Faune, mis en scène par Benjamin Pech. Que nous raconte-t-il ?

Faune c’est un peu une lubie personnelle. L’envie de vouloir danser la chorégraphie de Nijinski. Pour moi c’est vraiment la bascule entre la danse classique et la danse contemporaine. La chorégraphie est incroyable, elle est pleine de sensualité, de sexualité, de mélancolie, de poésie, d’envolées… J’ai eu la chance d’être programmé pour la biennale d’architecture Agora où il s’agissait d’espaces extérieurs à investir. J’ai appelé Benjamin Pech, danseur étoile à l’Opéra de Paris, et je lui ai demandé s’il pouvait venir nous transmettre la chorégraphie. Il a adoré le concept. C’est un projet qui se danse normalement avec plusieurs danseurs et Benjamin a recréé la pièce en duo, avec le Faune et la nymphe principale qui est donc le personnage de Clara. On le redanse d’ailleurs le 17 octobre prochain dans la très belle église désaffectée Saint-Rémi à Bordeaux pour le Festival Cube de Musique, aux côtés d’un trio violon, piano et violoncelle.

Votre profil Instagram nous révèle un certain attrait pour les arts plastiques et la photographie. Êtes-vous séduit et inspiré par la dimension imagée et magnifiée des corps ?

Bien sûr, clairement. J’aime l’esthétique et la question du beau, et sa relativité selon les civilisations me passionne. C’est ce qui m’inspire pour mon travail. Je travaille actuellement sur La Belle au Bois Dormant, j’ai une collection d’images qui s’étoffe énormément et que j’envoie aux scénographes, au costumier…

Votre dernière pièce, sortie en février dernier, s’intitule Le Chaperon Rouge. Quel fut pour vous l’enjeu de réadapter ce conte populaire par le mouvement dansé ?

Ce n’était pas évident de trouver comment adapter un tel conte tout en essayant de remettre les choses au goût du jour. Ça a été un vrai challenge et en particulier pour la fin… Deux jours avant la première, je ne savais d’ailleurs pas comment la pièce allait se finir. Je ne voulais pas un loup cliché type “grand méchant loup”. La pièce s’adressant au jeune public, la contrainte principale était de ne pas choquer. Je me disais “mais pourquoi éventrer ce foutu loup ?”, que j’imaginais comme un être complexe, plutôt seul, recherchant de la compagnie. Dans la danse, il n’y a pas de mots. L’enjeu est donc de réinventer une histoire qui est écrite et racontée, à travers le geste. J’ai placé le spectacle en Russie, car c’est là où l’on trouve le plus de loups mais aussi là où il a été le plus chassé. L’idée du folklore russe me plaisait également, c’était une recherche chorégraphique très enrichissante que d’aller piocher des gestes, des références… Les costumes permettaient d’apporter de la couleur, de souligner un contexte et offraient une vraie puissance visuelle. La musique d’Edvard Grieg que j’ai choisie apportait une profondeur, une gravité à la chute finale, très différente du conte d’origine : le loup, perçu comme dangereux, se liant d’amitié avec le Chaperon rouge, est sauvagement abattu. Une façon pour moi d’inviter à réfléchir sur la place du monde animal, mais aussi sur la portée des contes et peut-être leurs limites.

Parmi tous les arts vivants, quel pouvoir d’expression et de transmission la danse a-t-elle selon vous ?

Il y a encore tout à faire dans la danse et il n’y a pas de limites. Il y a un problème dans le milieu de la danse classique qui est l’aspect ultra conservateur, presque archaïque et c’est là que les choses doivent bouger. Il faut cesser de reproduire sans cesse le ballet du 19ème siècle. Bien sûr, c’est important de conserver le répertoire et un certain héritage. Le langage de la danse classique n’est pas inapte à exprimer nos expériences et nos ressentis, au contraire, il peut et il doit s’en emparer. Mais je pense qu’il faut insuffler de nouvelles narrations, imaginer de nouveaux ballets à histoire en intégrant ce que nous vivons, ce qui nous traverse, quelles que soient nos origines sociales ou ethniques.

Retrouvez toutes les créations de la Compagnie Sohrâb Chitan sur son site internet.
Vous pouvez également suivre Sohrâb Chitan sur sa page Instagram.

Propos recueillis par Joséphine Roger. 

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