« Vie et destin » de Grossman, un spectacle d’une puissance magistrale
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Au Théâtre de la Ville-les Abesses, la metteure en scène Brigitte Jaques-Wajeman propose un spectacle choral, politique, poétique et philosophique du livre brûlant de Vassili Grossman. Publié en 1980 grâce à des copies cachées en Suisse, le roman dépeint la folie dictatoriale du stalinisme au moment même où l’URSS devait affronter l’invasion nazie. Un spectacle porté par d’éblouissants acteurs, d’une puissance émotionnelle et historique prodigieuse, pour ne rien oublier de cette histoire qui résonne aujourd’hui de manière inquiétante.
L’histoire d’un manuscrit censuré par le pouvoir
C’est après la mort de Staline, en 1953, que Vassili Grossman (1905-1964), écrivain populaire et engagé sur le front de l’invasion allemande dès 1941, décide de braver le pouvoir soviétique en révélant ses mécanismes totalitaires et répressifs, son antisémitisme primaire, la répression constamment infligée par la peur et la paranoïa dans toutes les couches de la société qu’il connait comme son propre coeur. Hélas, la fin de la dictature stalinienne ne signifiait pas que le pouvoir soviétique accepte d’être ainsi dénoncé. En 1960, quatre ans avant la mort de l’auteur, le KGB saisit et stoppe la parution du livre en emportant toutes les versions et le brouillon afin que Grossman ne puisse pas le récupérer. Deux copies secrètes étaient heureusement conservées en lieu sûr chez des amis de l’écrivain, et c’est ainsi que l’œuvre fleuve, écrit à la manière de Guerre et Paix de Tosltoï, vit le jour en occident dans les années 1980.
Un gigantesque puzzle théâtral

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Le récit débute dans la famille d’un physicien éminent d’origine juive, Sturm, spécialisé dans le domaine de la fission nucléaire, alors que les troupes nazies envahissent Moscou où il est installé avec sa femme et ses enfants. Obligé de fuir à Kazan, à 700 km de Moscou avec toute l’équipe de son laboratoire, où il travaille dans des conditions très difficiles, il reçoit une lettre de sa mère, restée en Ukraine, qui lui décrit avec des mots bouleversants sa condition de prisonnière dans le ghetto de Berditchev organisé par les Nazis en vue d’exterminer la population juive, les spoliations des juifs et l’indifférence mêlée à la joie des voisins. «En ces jours terribles, écrit elle, mon coeur s’est rempli d’une tendresse maternelle pour le peuple juif ». La guerre aura su rappeler à cette mère, et à son fils, leur fragile condition de russes juifs, soumis à la machine de guerre exterminatrice. Sturm le physicien gardera cette lettre sur son cœur durant toute la guerre. Dans le spectacle, Bertrand Pazos interprète magistralement le scientifique dans son laboratoire, saisi en tenaille entre l’angoisse pour sa mère et sa famille et le devoir d’obéir à la science russe, chahuté par des complots et des compromis qui viennent lui rappeler sans cesse ses origines juives et l’obligation de se soumettre aux diktats politiques.
Une mise en scène chorale

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« Tout part du livre et revient au livre ». Brigitte Jaques-Wajeman part de cet intelligent credo pour déployer une mise en scène simple et juste, qui fait la part belle à des comédiens, pour nous embarquer littéralement dans toutes les strates de la société russe. Autour du héros se tient Mostovskoï, un vieux bolchévique qui a connu les prisons tsaristes et qui a été fait prisonnier dans un camp allemand. Pierre-Stéfan Montagnier incarne le vieux loup soviétique avec une roublardise et une malice délicieusement infernale, mais sincèrement fidèle à ses idéaux révolutionnaires et lucide quant à la prise de pouvoir de Lénine. Alors qu’un officier nazi lui démontre avec une rigueur scientifique que le régime bolchévique poursuit les mêmes buts, avec les mêmes moyens, que le régime nazi, le vieux soviétique. Cette scène poignante, qui tisse avec une précision maniaque la comparaison entre nazisme et stalinisme, est incarnée par le flamboyant Thibault Perrenoult, aussi machiavélique dans le rôle du nazi que pitoyable et tragique dans celui de Krymov, le beau frère de Sturm, ancien commissaire politique durant les purges staliniennes, qui a gardé le silence face à l’horreur de cette répression sanguinaire, au nom des idéaux du parti, et qui est maintenant dénoncé et arrêté par ceux-là même qu’hier il traquait.
Une histoire en marche

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Et c’est le pari fou, et réussi, de ce spectacle impossible : celui de nous faire vibrer avec des femmes et des hommes, unis dans une communauté d’idées fraternelles, soumis à la grande cause du Parti, mais qui vont chacun leur tout être percutés par la petite ou la grande histoire, soit en parlant trop, soit en restant trop silencieux. Dans cette Russie ou le mensonge fait office de vérité, l’humour et la plaisanterie se doivent de rester entre quatre murs calfeutrés. Raphaèle Bouchard, qui joue la mère et la femme de Sturm, Pauline Bolcatto, Evguénia, Sophie Daull et Aurore Paris, qui incarnent les autres personnages, tout comme Pascal Bekkar et Thimothée Lepeltier, sont remarquables d’engagement et de sincérité dramatique. On rit et on pleure d’émotion, tout en sachant que la propre mère de Grossman, comme celle de son héros Sturm, a été assassinée par les Nazis. « L’histoire des hommes n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme, c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité » écrit l’auteur. Un constat sans appel qui résonne aujourd’hui d’une drôle de manière, dans un spectacle remarquable et d’une profonde humanité.
Hélène Kuttner
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