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Miss.Tic : « Chez moi, le désir est moteur »

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« Femme de l’être », Miss.Tic enchante Paris depuis plus de vingt-cinq ans avec ses pochoirs rêveurs et ironiques, poétiques et cinglants. Rencontre.





Pourquoi avoir choisi la ville comme terrain d’expression ?

J’avais pratiqué le théâtre de rue, ce qui m’avait donné une sensibilité à la façon d’y créer des situations, et une relation avec le public. Surtout, j’étais attentive à aux arts populaires, à ce qui pouvait se démarquer dans le champ de la création. J’étais très jeune et j’aimais les avant-gardes !


Quelles sont les premières œuvres que vous ayez vues dans l’espace urbain ?


J’ai vécu aux Etats-Unis au début des années quatre-vingt, ce qui m’a permis d’assister à la naissance des graffitis. A Los Angeles, j’ai vu des « muraux », sur lesquels Agnès Varda a d’ailleurs fait un beau film, Murs, murs, en 1981. A la même époque, j’ai visité le Mexique et le Guatemala, où j’ai été très frappée par les fresques politiques issues du muralisme. En France, je connaissais le travail d’Ernest Pignon-Ernest. Une fois rentrée à Paris, j’ai pu découvrir Jérome Mesnager, et les frères Ripoulin.


Vous avez vécu une jeunesse difficile, et vous avez posé votre premier pochoir suite à une déception amoureuse. L’art a été une forme de revanche, pour vous ?


Je dirais plutôt de règlement de compte. A la fois avec le social et avec la domination masculine.


Vous avez commencé par des autoportraits, pour aller ensuite vers une image plus générique de la femme. Pourquoi ?


D’abord pour des raisons techniques et pratiques. Je manquais d’images qui me représentaient, mettre en place des séances photos était compliqué. Ensuite, il y a eu la réflexion d’un copain, qui m’a suggéré de mettre dans mes œuvres des femmes plus sexys... Ce mot qu’il a lancé un peu par hasard m’a guidé. Tant que c’était moi, je prenais des poses assez classiques ! Mais ces femmes un peu provocantes se sont révélées très agréables à dessiner. Très vite, je suis arrivée aux mannequins, aux photographies de magazines féminins. Le détournement (de l’image comme du mot) est au cœur de mon travail, et j’ai aimé détourner les images de ces femmes supposées n’avoir pas grand-chose à dire, si ce n’est vendre un produit. Tout d’un coup, je leur donnais des mots !


Le politique, chez vous, est toujours ludique...

Oui, parce que je ne me sens pas une militante féministe, par exemple ! Je ne voudrais pas être enfermé dans un groupe féministe, il y en a d’ailleurs que je n’aime pas tellement. Je trouve qu’il y a des luttes à mener, mais elles sont aussi masculines... Même chose quand j’ai posé des pochoirs « Miss. Tic présidente », lors de toutes les campagnes présidentielles depuis 1988 : je voulais m’amuser. Cette année, je n’ai pas eu le temps. Je l’ai un peu regretté, d’ailleurs.


Pourquoi les silhouettes masculines se sont-elles peu à peu invitées dans votre travail ?


Parce que j’avais envie de changer ! Et elles ont été de plus en plus présentes au fil du temps, d’autant plus que je me suis mise à travailler sur le couple. Et aussi, puisque la vie est mélangée à la création, toujours, parce que j’avais un très beau modèle à la maison... Chez moi, le désir est moteur.


Avec la ville aussi, vous vous sentez dans un rapport amoureux ?


Oui, et avec Paris en particulier. Ce qui me plaît, ce sont les très grandes villes. Parce qu’elles sont constamment en mouvement. Je suis née à Paris. J’ai connu les Halles quand il s’agissait encore de vraies halles. J’ai vu les endroits branchés passer des Halles à la Bastille, etc. Une ville est vivante, à cause de ces déplacements perpétuels.


Suite à une condamnation en 2000, vous demandez désormais l’autorisation avant d’intervenir. Qu’est-ce que cela a changé ?

En tout cas, j’ai continué à choisir mes lieux exactement de la même façon. C’est-à-dire de manière complètement subjective, pour la couleur du mur, la façon dont la lumière s’y accroche, ou parce que j’ai un ami qui habite à côté.... En revanche, j’y ai gagné en confort. Je peux travailler dans la journée, et autrement que dans l’angoisse. Et moi qui suis un peu sauvage, cela m’a obligée à aller vers les autres pour demander ces autorisations. J’y étais un peu réfractaire, au début. Et pourtant, cela a été l’occasion de jolies rencontres...


« J’enfile l’art mur pour bombarder des mots cœurs », écriviez-vous dès vos débuts. Comment est né le choix de vous mettre en scène à la première personne ?


Ce n’était pas une démarche intellectuelle. Mais je suis une grande lectrice de poésie, et il me semblait que les textes écrits ainsi pouvaient être très accessibles. Je me sens plutôt poète. Cela me vient des livres que j’ai fréquentés, dont ceux de Prévert. Petite, je lui trouvais un côté révolté, anticonformiste - qui me paraît un peu gentil maintenant... Desnos, Aragon, Tristan Tzara, ont été importants pour moi. Et plus généralement, les Surréalistes.


Ce sont tous des poètes de la ville...

Bien sûr, mais je ne me le suis jamais dit en ces termes. Je m’en suis nourri, de manière très instinctive.


Pourquoi écrire par aphorismes ?

Au départ, j’écrivais des choses plus longues, plus proches encore du poème. Mais c’est en pratiquant la rue que je me suis rendu compte qu’il fallait que j’écrive de manière très brève, pour que les passants aient une perception immédiate de mes textes. Dans cette brièveté, je voulais une pluralité de sens, qu’offrait le jeu de mot, l’humour.


Et pourquoi en faire des livres ?

D’abord parce que c’est un objet que j’aime ! Voir paraître mon premier livre, le voir dans une bibliothèque, m’a donné un plaisir narcissique immense... Et c’est aussi la seule façon de résister au temps, de donner une pérennité à mon travail dans la rue. En passer par la photographie pour montrer mon travail était une évidence. Le livre est un produit très accessible. Tout le monde ne peut pas acheter un tableau, mais tout le monde peut s’offrir un livre. J’aime l’idée qu’ils circulent...


C’est d’ailleurs autour d’un livre qu’est construite votre dernière exposition, « Secret d’atelier »...

Oui, cette fois, ce sera un tirage limité, à 30 exemplaires, né de la rencontre avec une éditrice spécialisée dans les très beaux ouvrages. Chaque livre sera caché dans un tableau. L’idée m’a séduite. Et mon secret d’atelier - il faut lire le texte pour le comprendre - tourne encore autour du désir... J’ai fait ces tableaux à partir de ce que j’avais écrit. Chez moi, l’image est prétexte à mes textes. Le texte prime, et ensuite vient l’image.


Quel regard portez-vous sur la scène actuelle du street art ?

Je crois que nous, les artistes de ma génération, avons ouvert une porte, un champ d’expression que beaucoup ont suivi. Il existe aujourd’hui une vraie émulation. Même sur le marché de l’art, le street art est récemment devenu incontournable. C’est un mouvement qui a mis plus de temps à s’imposer que d’autres, sans doute en partie parce que tout le monde peut le faire. Et qu’il y a eu un grand amalgame entre tags, graffs, street art... Aujourd’hui encore, il y a à boire et à manger ! Comme c’est un phénomène de masse, et mondial, il était difficile de voir où se trouvaient vraiment la créativité et la pensée. Mais actuellement, c’est très varié, très riche - au point qu’il serait injuste de citer des noms.

Sophie Pujas



A (re)découvrir sur Artistik Rezo :
- Interview de Miss.Tic (décembre 2010)



[Visuel : Miss. Tic, Un homme peut en cacher un autre, Galerie Lélia Mordoch]

 

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