Le Pulle d’Emma Dante au Théâtre du Rond-Point…
Un fond de scène de tentures rouges revêtu, et des voiles, rouges encore, qui se déploient et se replient à mesure que les tableaux défilent. A l’intérieur de cet écrin de pourpre qui n’est ni plus ni moins qu’un bordel que l’on situe palermitain, des créatures hybrides s’exhibent au croisement du théâtre, de la danse, du mime, et du chant. La « puellae », ou putain que nous impose Le Pulle, a ceci de complexe qu’elle n’est pas encore tout à fait femme, et qu’elle est dans l’impossibilité sociale, physique, et matérielle de devenir un jour celle à laquelle elle aspire.
Sans fausse pudeur, Le Pulle nous embarque sans nous enfoncer, dans un univers clôt, dans ce bordel qui ressemble à une prison, mais forte de préserver ses putes travesties ou transsexuelles d’un extérieur qui les menace. Et l’on est saisi, emporté par la fulgurance d’un jeu cadencé, absorbé par la douleur de figures ou marionnettes hystériques sans cesse animées de spasmes violents. Ces spasmes exagérés et mouvements saccadés, à mesure qu’ils confèrent une réelle identité chorégraphique à cette mise en scène d’Emma Dante, agissent en témoins artistes d’un mal être identitaire ainsi rendu dans un folklore détonant.
Ce qui fascine par-dessus tout dans cette création, c’est qu’elle soit parvenue à marier la simplicité à l’artifice, la joie à la douleur, et plus subtilement encore, le plaisir à l’agression. Le défi était si dangereux… Comment rendre l’insupportable et pourtant si juste idée d’une identité née dans le viol ou l’inceste, et ce sans remettre en question la gravité d’un acte qui doit demeurer des plus condamnables ? Au sortir de Le Pulle, on ne peut qu’applaudir un pari remporté avec brio, car à aucun moment on ne s’est senti altéré d’une gravité qui aurait pu se retrouver esquintée par l’omniprésence de la dérision.
Sans doute est-ce le recours au conte qui agit principalement en faveur de ce sans faute. La princesse Stellina, prostituée inaboutie puisque encombrée d’un sexe d’homme, se fera-t-elle enlevée, absoudre, par un mariage avec Rocco, client qu’elle veut voir devenir son prince ? Le conte moderne est poussé, de bout en bout, et trois fées évoluent dans cette ambiance inappropriée où les blessures crues de demi-femmes, cohabitent avec leurs préoccupations surannées.
Ce spectacle est un joyau singulier dans lequel se reflète une vision, celle qu’Emma Dante a de la vie, de Palerme, et plus encore « de l’âme du monde, sans cesse affairée et sans cesse mourante ». Mais Le Pulle est peut-être avant tout, une opportunité rare d’admettre qu’il faut bien que la vie conserve une part de rêve là où tout pourrait être vécu comme cauchemardesque !
Une œuvre exceptionnelle donc, d’une profondeur sans équivoque !
Christine Sanchez
Le Pulle, Opérette amorale
Une création originale d’Emma Dante
Du 17 mars au 11 avril à 20h30
Théâtre du Rond-Point
2 bis, Avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Métro Franklin D. Roosevelt ou Champs-Elysées Clémenceau
Articles liés

Le Grand Palais présente “Hilma af Klint : Les peintures du Temple” jusqu’au 30 août
Son œuvre a bouleversé la chronologie de l’art moderne. Pour la première fois en France, découvrez l’univers visionnaire de Hilma af Klint (1862-1944), pionnière de l’abstraction longtemps restée dans l’ombre. De ses grandes compositions à ses œuvres secrètes, son...

« Séisme » où le bouleversement d’une naissance
Au Théâtre du Petit Saint-Martin, Claire de la Rüe du Can et Jean Chevalier, acteurs de la Comédie Française, nous offrent un bouleversant moment de vie et de théâtre mis en scène par Robin Ormond. Le texte de l’anglais...

“Focu Meu” une création de Benjamin Kahn au Carreau du Temple
Après une trilogie de solos très remarqués (dont Bless the Sound that Saved a Witch like me présenté dans le cadre du Festival Everybody 2024), Benjamin Kahn convoque ici l’énergie d’un groupe pour traduire les forces du jaillissement émotionnel. Fil conducteur de la...






