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    La Bohème dans un vaisseau spatial

    Hélène Kuttner 4 décembre 2017
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    © Bernd Uhlig - Opéra National de Paris

    Bouleversant les versions naturalistes de cette histoire d’amour entre un poète et une grisette sous les toits de Paris, la nouvelle mise en scène de Claus Guth propulse les jeunes gens dans une navette spatiale échouée par malheur sur un morceau de Lune glaciale. Heureusement, la distribution vocale avec Sonya Yoncheva est merveilleuse et le jeune Gustavo Dudamel, au pupitre, a conquis le public de l’Opéra Bastille.

    © Bernd Uhlig – Opéra National de Paris

    Puccini refroidi

    Et si les personnages de La Bohème, opéra le plus célèbre de Puccini, n’étaient que des fantômes échappés des songes de personnages vieillissants, accrochés à leurs souvenirs comme à une drogue parce qu’ils sont condamnés à mourir ? Exit le célèbre Café “Momus”, épicentre de la bohème parisienne dans le roman d’Henry Murger, comme disparaît aussi le personnage de Benoît, le propriétaire de la chambre qui vient réclamer son loyer au pauvre Rodolphe et qui est remplacé par une marionnette cadavérique. Nous sommes dans une fiction inter-glaciaire qui se déroule au cœur d’un énorme vaisseau spatial avec kit de survie et appareils de mesure en tous genres. Une bande-son métallique nous met dans l’ambiance avant chaque acte, avec projection simultanée du journal de bord de Rodolphe en hypotension extatique minute par minute : la situation devient critique, le froid paralyse l’atmosphère, l’échouage de la navette est fatal et la respiration du héros se métamorphose en un souffle rauque à l’appel désespéré de Mimi.

    © Bernd Uhlig – Opéra National de Paris

    Réminiscences galactiques

    Passée cette ouverture surprenante, le chef Gustavo Dudamel prend brillamment les rênes de l’orchestre et l’opéra commence avec des personnages vêtus en cosmonautes. Rodolphe, incarné par le brûlant ténor brésilien Atalia Ayan, présence virile et timbre nourri, même s’il doit encore gagner en puissance pour l’Opéra Bastille, s’extrait de son scaphandre blanc et s’active à diverses tâches avec ses camarades d’espace, Marcel (Artur Ruciński), Schaunard (Alessio Arduini) et Colline auquel Roberto Tagliavini prête sa belle voix de basse. La vie de bohème ici prend la forme d’une bande de scientifiques au désespoir entre la vie et la mort mais la musique, elle, portée merveilleusement par l’orchestre, les chanteurs et le chef, parvient à transcender cette proposition scénographique plus que douteuse. Il y aurait selon le metteur en scène Claus Guth du « Solaris », roman de science fiction et film, dans lequel le héros, dans un futur indéterminé, est assailli par les flash-backs de sa bien aimée morte il y a longtemps. Sonya Yoncheva est celle qui illumine la mélancolie vénéneuse du héros, magicienne hiératique, sculpturale, qui apparaît comme descendue de Mars pieds nus dans une robe écarlate.

    © Bernd Uhlig – Opéra National de Paris

    Des femmes qui sauvent les hommes

    La ligne vocale de la soprano bulgare fait sensation, voluptueuse et riche, d’une sobriété et d’une pureté magnifique et donnant au personnage de Mimi une gravité, un calme inhabituels. Très applaudie à la première, l’ovation méritée que lui a réservé le public fut inversement proportionnelle aux huées réservées à la mise en scène. Ovationnée également, la pétillante et superbe Musette d’Aida Garifullina, aigus effervescents, vivacité technique et puissance toujours impressionnantes, fait un tabac. Il faut dire que la distribution et les choeurs de l’Opéra de Paris se répondent harmonieusement, dans les duos et les scènes de groupe, que Gustavo Dudamel dirige avec les nuances et les attaques nécessaires, sans jamais abuser de lourdeurs dans les accélérations ou de pathos dans les scènes d’amour. Sa manière de diriger met en valeur la théâtralité du livret et la profondeur psychologique des personnages, et le public apprécie. Pour le reste, c’est une affaire de goût.

    Hélène Kuttner

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