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    Au Vieux Colombier, on fume « Après la pluie »

    Hélène Kuttner 4 décembre 2017
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    (c) Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française.

    On avait découvert le talent du Catalan Sergi Belbel il y a une quinzaine d’années, alors que sa pièce « Après la pluie » remportait un Molière dans la mise en scène de Marion Bierry. Lilo Baur signe aujourd’hui sa quatrième mise en scène à la Comédie Française en montant la pièce dans un décor interstellaire d’Andrew D Edwards, à la pointe des gratte-ciel. La troupe du Français est aux petits-oignons dans cette comédie où le fantastique percute le réalisme.

    © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française.

    Une galerie de solitudes 

    Au moment où fut votée l’interdiction de fumer dans les lieux publics, il y a une vingtaine d’années, les fumeurs petits et grands se sont mis à traquer les lieux extérieurs où ils pouvaient donner libre cours à leur habitude. La rue, les terrasses et les toits des immeubles permettaient une fumette idéale et collective. Sergi Belbel, auteur dramatique plusieurs fois primé en Espagne et dont la plume voisine la caméra emphatique du cinéaste Almodovar, compose une pièce réjouissante qui croque les employés d’une grande entreprise financière sur la terrasse d’un immeuble de 49 étages. Le ciel est plombé, la chaleur suffocante en raison de l’absence de pluie depuis maintenant deux ans. Et le stress des salariés de cette grosse entreprise est aussi lourd que la température extérieure. Un à un, on les voit donc débarquer sur cette terrasse qui domine la ville pendant que les hélicoptères s’écrasent sur les trottoirs ou que les programmateurs se jettent dans le vide… pour en griller une.

    © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française.

    L’aspiration par le vide

    Le texte navigue ainsi constamment entre réalisme et fantastique, quotidien, rêve ou cauchemar. Lilo Baur, dont l’approche scénique passe beaucoup par le jeu précis des acteurs, a choisi avec son scénographe Andrew D Edwards de placer la terrasse au centre d’une perspective inversée : les spectateurs voient donc le sommet des tours comme s’ils étaient sur la terrasse, alors que les acteurs sont face à eux. Cette géométrie abstraite, taillée dans du plexiglass, qui permet des jeux de lumière subtils lorsque les projecteurs jouent avec ce damier, donnant au spectacle une atmosphère de roman futuriste, quasi philosophique. Du coup, l’aspect comique se double d’une gravité acide qui se superpose à la peinture d’un groupe d’individus broyés par le système social.

    © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française.

    Des comédiens au top

    Perruque châtain et tailleur bleu pastel (costumes d’Agnès Falque), Véronique Vella est parfaite dans le rôle de la secrétaire discrète et ambitieuse, qui ne dit mot mais manigance en douce. Face à elle, Cécile Brune joue les cerbères, en directrice exécutive qui surveille tout le monde du rez de chaussée à la terrasse du 49ème étage avec un verbe qui passe par tous les registres de langue ! Le trio des secrétaires, la Blonde Anna Cervinka, perruque platine et look à la Marylin Monroe, la Brune Rebecca Marder et la Rousse Clotilde de Bayser, épatante et délicieuse dans son rôle de nymphomane bouddhiste à la recherche de ses «chakras » sacrés, se retrouve régulièrement à disserter chiffons, séduction et météo en s’en grillant une. Perchées sur des talons vertigineux aux couleurs acidulées, les trois comédiennes, comme les girls d’un chorus, font la pluie et le beau temps de l’entreprise sans que le ridicule ne tue personne. Côté garçons, Nâzim Boudjenah incarne un coursier déjanté et atomique qui carburerait plutôt à la cocaïne, Alexandre Pavloff un chef d’administration arrogant mais en pleine déprime conjugale et Sébastien Pouderoux un programmateur neurasthénique et suicidaire qui suit le courant d’air frais. Tous nous amusent beaucoup, même si on aurait souhaité un peu moins de sagesse dans le traitement de ces personnages au bord de la crise de nerfs.

    Hélène Kuttner

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