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    « La maladie de la mort » : Marguerite Duras vue par Katie Mitchell

    Hélène Kuttner 19 janvier 2018
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    © Stephen Cummiskey

    Voici peut-être le texte le plus énigmatique, le plus dérangeant de Marguerite Duras, une exploration de l’amour, du sexe, de la vie et de la mort entre un homme et une femme. Metteur en scène mondialement connue, Katie Mitchell monte le texte avec des caméras qui fouillent l’intimité, Irène Jacob en narratrice et Laetitia Dosch en éternel féminin imperturbable.

    Un ballet de caméras

    Dans le magnifique théâtre des Bouffes du Nord, murs de pierre qui offrent aux spectateurs leurs rides ancestrales, lacérées de rouge de sienne, une banale chambre d’hôtel reconstituée avec son couloir attenant, sa fenêtre dont la vue sur mer se déploie majestueusement sur l’immense écran au dessus de la chambre. Des techniciens en noir s’affairent fébrilement, car tout ce qui va être joué sera filmé en direct et aussitôt monté, les gros plans sur les visages et les corps et les perspectives plus floues, dans un jeu de lumières qui font du spectateur que nous sommes un voyeur multi-modal. Ainsi procède la britannique Katie Mitchell, qui utilise la caméra pour démultiplier l’espace intime des personnages, et donner au spectateur une globalité de perception qui casse le théâtre traditionnel.

    « Apprends moi à aimer »

    © Stephen Cummiskey

    C’est la nuit. Une femme se dévêt devant nous, et c’est Laetitia Dosh, sculpturale rousse à la chair diaphane et aux jambes superbes qui laisse tomber sa robe rouge. Pourquoi est-elle dans cette chambre d’hôtel ? Qui est l’homme qui paie pour la regarder (Nick Fletcher) ? Quel est leur lien, leur contrat ? Dans le texte que Duras a écrit en 1982, en pleine dépression, les mots se font poème sur l’absence de désir, de vie, et tournent autour de la présence charnelle de la femme, comme un mystère définitivement insondable pour l’homme qui cherche en elle une raison d’aimer. Elle est la vie, le mystère de la création, la pulsion désirante et qui devrait stimuler le désir, et l’homme cherche à la mettre en danger, à se mettre en danger pour en éprouver, lui aussi, la quintessence. Au final, il n’éprouve rien et Duras se frotte avec ses mots à ce manque de communication entre ces deux désirs. Irène Jacob, dans une cabine vitrée, raconte à la troisième personne et au conditionnel, ces rencontres nocturnes.

    Décor de cinéma

    Alors que le texte de Duras, par la voix du narrateur, impose une distance vis à vis des personnages qui se transforme vite en une intimité bouleversante, secrète, à travers les mots tantôt élégants, précis, tantôt violents et le vouvoiement des rares dialogues, en brouillant constamment les pistes, Katie Mitchell, dans l’adaptation d’Alice Birch, choisit le point de vue du « mâle » qui envisage un corps froidement, sans érotisme. Trois caméras filment donc cet homme dépourvu de désir ne comprenant rien au mystère de la femme, tournant autour de sa proie, la regardant dormir comme un bébé. Les corps sont superbement filmés, bien sûr, mais l’homme est semblable à un tronc d’arbre mort qui se regarde dans le miroir comme un macabée ou un tueur en série. Pour stimuler son désir d’elle, on le voit s’affairant sur des films de porno-hard qu’il visionne sur son ordinateur portable. Tout va très vite malgré tout, le cru succède aux vagues et les séquences s’enchaînent avec des vues de la mer du Nord balayée par la houle, et un hôtel triste, perdu seul sur cette lande désolée.

    Une technique envahissante ?

    © Stephen Cummiskey

    C’est ce que l’on pourrait penser, tant cette éblouissante technique elle présente sur le plateau envahi de fils électriques. La sonorisation, qui pose d’ailleurs quelques problèmes de synchronisation, la vidéo, les changements de plans extrêmement rapides, créent un environnement artificiel qui ne facilite pas forcément l’appréhension d’un récit déjà énigmatique. Elle redouble la distance créée par la voix impersonnelle du narrateur, et simplifie d’un certain côté l’histoire de cette jeune femme, que l’on voit ressortir de la chambre avec des liasses de billets. La posture de soumission à l’homme, décrite par Marguerite Duras, cette soumission fantasmatique de la femme, se transforme ici en posture gagnante d’une jeune femme qui se soumet au jeu pervers de l’homme avec la condition d’être payée grassement. C’est donc elle qui soumet l’homme, et on retrouve là une vision clairement féministe. Pour autant, Katie Mitchell actualise aussi le propos, en nous montrant une jeune fille déterminée et très concrète du 21° siècle.

    Hélène Kuttner

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