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    L’art comme déchiffrement : les écritures de Tania Mouraud au Hangar 107

    Stéphanie Lemoine 21 février 2019
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    Jusqu’au 9 mars, l’exposition Ecriture(s) au Hangar 107 présente les travaux que Tania Mouraud a consacré aux mots, et à la relation qu’ils entretiennent avec le message et le sens. Une manière pour le centre d’art rouennais de souligner les porosités entre art contemporain et graffiti…

    Des séries, conduites depuis la fin des années 1970, autour de l’écriture, des mots, de la typographie, de la communication et de son brouillage… Par la nature de ses obsessions, Tania Mouraud était sans doute l’artiste idéale pour éclairer les ambitions de Nicolas Couturieux et Jean-Guillaume Panis, respectivement fondateur et directeur du Hangar 107. Ouvert en février 2018, le centre d’art rouennais marque en effet un vrai penchant pour le graffiti, surtout dans ses versants minimaliste, voire abstrait et conceptuel : « les artistes qu’on expose se mettent en retrait de la vague décorative du street art », résume Jean-Guillaume Panis. Le Hangar 107 entend ainsi consacrer un cycle de trois ans à l’art urbain : après une exposition inaugurale, Main Street, consacrée à Lek, Belin et Franco Fasoli (alias Jaz), puis un face à face entre Rero et Thomas Canto, le lieu confrontera à partir du 27 mars Tilt et Craig Costello (alias KR), puis présentera les œuvres de l’Allemand Mirko Reisser, alias Daim, l’été prochain.

    Pourtant, la présence de Tania Mouraud au sein de cette programmation semble à première vue marquer un écart. L’artiste n’a pas de lien social ni formel avec le graffiti, et ne l’a jamais pratiqué. Jusqu’à récemment, elle exposait d’ailleurs dans des circuits de monstration bien distincts de ceux de l’art urbain – le MAC/VAL et le Centre Pompidou Metz lui ont notamment consacré deux expositions en 2014 et 2015. Depuis quelques années pourtant, elle se frotte régulièrement à la scène street art : en 2013, elle a présenté une affiche sur le M.U.R de la rue Oberkampf, et elle figure jusqu’au 15 juin dans l’exposition « Esprit souterrain » au Domaine Pommery, dont Hugo Vitrani, curator du Lasco Project au Palais de Tokyo, assure le commissariat.

    Ce rapprochement tient d’abord à la redécouverte de l’artiste par une scène urbaine en quête de légitimité : Rero la cite comme une source d’inspiration décisive, et certaines de ses séries évoquent à s’y méprendre le travail calligraphique de l’Atlas. Il est aussi justifié par le parcours de Tania Mouraud, où se mêle approche contextuelle de l’art et attention aux mots. Autodidacte, elle est ainsi l’auteur en 1977-78 de « City performance n°1 » dans les rues de Paris. Soit une vaste campagne d’affichage en 4×3 dont le message, en noir et blanc, est tout en négation, puisqu’il consiste en ce seul mot : « NI ». « NI, opération sans suite, ni teasing, ni publicité déguisée du ministère de la Culture, explique Tania Mouraud. Simplement une prise de position anonyme. Négation ultime, vérité absolue, disjoncteur universel utilisé par les logiciens occidentaux et les sages orientaux. NI blanc, NI non-blanc NI noir NI non-noir. » Depuis, l’artiste a consacré une part significative de son travail aux mots et à l’écriture, au gré de séries telles que les « mots éclatés » sur miroirs, les « wall paintings » et « black Continent ».

    L’exposition Ecriture(s) offre un panorama extrêmement complet de ses travaux sur ce thème, depuis City Performance n°1, reproduit dans son format original en 4×3, jusqu’à ses œuvres générées par ordinateur, dont la série, inédite, des « mots-mêlés ». Ces 12 œuvres en noir et blanc peintes sur tôles de carrosseries reversent du tout au tout le principe même du jeu dont elles s’inspirent : alors que celui-ci a pour but de repérer, dans une grille de lettres en désordre, des unités lexicales, Tania Mouraud montre des mots biffés, rendus illisibles par un épais trait noir. La quête de sens se retourne alors en exercice d’opacification, et le mot se réduit à un simple élément graphique dans une grille aléatoire.

    Les œuvres in situ distribuées sur les façades du Hangar 107 et dans la salle principale attestent d’une même hésitation entre communication et brouillage. Pièce maîtresse de l’accrochage, « Mallarmé », reproduit ainsi dans une peinture murale monumentale le vers programmatique du poète : « un coup de dés jamais n’abolira le hasard ». Comme tous les « wall paintings » de l’artiste, l’œuvre in situ suppose une véritable entreprise de déchiffrement : étirée dans une calligraphie en noir et blanc, elle perturbe toute entreprise de lecture, et ne se dévoile qu’au prix d’un effort.

    Ce faisant, les écritures de Tania Mouraud établissent un rapport ambigu au langage. Par un jeu de citations à portée politique (« I have a dream », « Who’s the ennemy », etc.), elles pointent vers autant de situations, d’injustices et de discriminations bien réelles, et qu’il s’agit de nommer. Mais leur dénonciation se fait via un travail contradictoire  d’opacification et de déliaison systématique entre signifiant et signifié. Si bien qu’à l’œil pressé, les œuvres de l’artiste se donnent pour abstraites. « Mes œuvres laissent énormément de place au spectateur », affirme-t-elle d’ailleurs dans un entretien vidéo présenté au Hangar 107.

    En invitant le public à prendre le temps de la lecture, à surmonter l’obstacle de l’illisibilité, Tania Mouraud opère un tri qui n’est pas sans rappeler l’exigence du graffiti, ce « signifiant vide » dont le déchiffrement réclame précisément persévérance et obstination. Ce que l’artiste résume d’une citation de Mallarmé, encore : « L’art n’est pas à tout le monde, mais à qui veut ».

    Stéphanie Lemoine

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