0 Shares 9844 Views

    Népal, une étoile dans l’ombre

    Cécile Martin 1 février 2021
    9844 Vues

    Népal via Instagram - D.R.

    Il y a un an sortait Adios Bahamas, une relique parmi toutes celles que Népal nous a léguées. Cet album posthume célèbre la vision artistique et la voix de ce rappeur et beatmaker au visage masqué, évoluant à contresens de l’industrie du rap. Comme dans le reste de sa discographie, le mystère, l’imagerie, et la réflexion semblent être les moteurs de son art.

    Depuis la création du collectif 75e session en 2009 et de son duo 2Fingz avec le rappeur Doums, Népal n’a cessé de multiplier des projets singuliers, variés, oscillant entre des ambiances nocturnes, colorées, et parfois mystiques. Chez Népal, le langage est crypté, son visage et les univers qu’il explore le sont aussi. D’un morceau à un autre, on s’attarde, on voyage, et l’on découvre une toute autre facette du microcosme dépeint par l’artiste. Des introspections aux constats sur la société et le système, en passant par des concepts philosophiques profonds sur le temps, l’inertie, ou encore la perception de la réalité, la voix de Népal nous prend aux tripes, nous interpelle, et ne peut nous laisser indifférents.

    En 2014, on découvrait 16 par 16, premier projet solo de l’artiste, remixé plus tard par des beatmakers comme Diabi. On peut y retrouver “Skyclub”, un morceau percutant, et bercé de poésie qui sera l’un des premiers succès de Népal.

    “Les temps changent, on connait plus l’nom des fleurs
    On prend la tangente, l’amertume au fond des cœurs”

    Népal aborde cette passivité paradoxale, constitutive de l’être humain en proie à son destin, à sa condition, qu’il accepte mais remet parfois en question. La tangente renvoie à une fonction croissante ou décroissante : réussite ou échec, selon lui l’humain peut faire le choix de s’élever, ou de se laisser couler. Cette tension entre passivité et action revient à de nombreuses reprises, tout le long de son œuvre.

    En 2015, parait “Fugu”, un morceau révélateur des influences du rappeur, avec une instru d’Oxmo Puccino, et un texte aux profondeurs abyssales. Deux punchlines retiennent notre attention :

    “Comme Billie Holiday, j’vois des fruits chelous sur les arbres”
    “Bientôt sept mille ans d’histoires à répéter des cycles”

    On comprend rapidement que le rappeur manie non seulement les mots, mais aussi les idées. Sa connaissance de l’histoire, ses références et sa réflexion s’entremêlent dans une harmonie mystique.

    En 2016, Népal sort le double EP 444 nuits, un projet disponible en deux versions, dont la version physique fut limitée à 444 exemplaires. Le titre “Rien d’spécial” est dévoilé : un morceau planant et révélateur de la peur de Népal de s’enliser dans un quotidien monotone.

    “La vie c’est une brasse.
    Tu peux sonder les abysses ou nager en surface
    Apnée totale, masqué comme d’hab
    Les yeux sur l’kilométrage en évitant l’sur-place”

    Encore une fois cette réflexion sur la notion d’existence se révèle être le point central, peut-être même le moteur de son écriture. L’écriture n’est peut-être pas cathartique, mais elle exprime des peurs, des obsessions, et des réflexions existentielles et universelles. Dans le morceau “Malik al mawt” (qui désigne l’Ange de la mort dans l’Islam), Népal suggère que son écriture est suit son fil de pensée, qu’il livre à coeur ouvert.

    “Donc tous les soirs au point d’départ, j’fais toutes les nuits l’même trajet
    D’mon subconscient à ton nerf auditif
    En passant par les coins où j’aime rapper, dont j’aimerais m’rappeler.”

    Contrairement à l’ego-trip parfois défendu dans le rap, l‘artiste s’est toujours placé à contre sens de l’idée selon laquelle l’autre est un concurrent. Dans le morceau “Ennemis Pt.2”, Népal et Dimeh ont pour refrainEssaye pas d’te battre avant de connaitre ton ennemi”. L’ennemi ici ne désigne pas l’autre, mais soi-même. Apprendre à se connaître fait donc partie des clés pour apprendre à vivre.

    Dans son album Adios Bahamas l’autre est indissociable de la réussite, de la recherche du bonheur.

    C’est quoi la vie si j’peux pas aimer mes gens ?
    C’est quoi la vie si j’peux pas élever mes sens ?
    C’est quoi la vie si j’peux pas en donner un peu ?

    Népal a toujours différencié richesse et réussite. De ce fait, sa discographie est marquée par ce leitmotiv, qui interroge l’existence et son conditionnement. Toujours dans Adios Bahamas, le morceau “Trajectoire”, et son featuring avec Nekfeu “En face” traitent de ce thème, et le rapprochent d’une forme de déterminisme auquel serait en proie chaque être humain.

    “Est ce que ma vie se résume à générer du cash ? Non.
    Est ce que je vais subir le produit de mon éducation ?”

    La discographie de Népal surfe entre les différents vagues, en quête de réponses. “Là-bas” est le dernier morceau partagé par l’artiste de son vivant. Extrait de l’album Adios Bahamas, le titre renvoie au manga Number Five, dans lequel est évoqué un lieu, un là-bas onirique, accessible en dehors des carcans de la matérialité. Ce morceau incarne l’essence du message de Népal, profond, sincère, et bouleversant.

    À l’image de son époque, l’univers de Népal est paradoxal. Parfois lunaire, parfois solaire ; fascinant et bouleversant à la fois, il déborde d’idées et d’images, et vous fera voyager vers un ailleurs saisissant.

    Cécile Martin

    En ce moment

    Articles liés

    OZMO entre au musée Lia, entre Raphaël et Titien
    Agenda
    76 vues

    OZMO entre au musée Lia, entre Raphaël et Titien

    À l’occasion de ses 30 ans, le Musée Lia acquiert un ensemble entier d’œuvres d’OZMO, en dialogue direct avec Raphaël, Pontormo et les maîtres de la collection d’art ancien. Quatre peintures inédites d’OZMO (Gionata Gesi) entrent dans la collection...

    Invitation à Daniel Buren – “Plantations, travaux in situ, 2026” : l’exposition d’été du musée des impressionnismes Giverny
    Agenda
    102 vues

    Invitation à Daniel Buren – “Plantations, travaux in situ, 2026” : l’exposition d’été du musée des impressionnismes Giverny

    Cet été, le musée des impressionnismes Giverny invite Daniel Buren à investir les espaces du musée. La renommée de cet artiste contemporain français, né en 1938, dépasse largement les frontières. Il utilise son outil visuel, les bandes verticales alternativement...

    “LUMBRE” : Salomón Huerta et Mark Whalen exposent à Ruttkowski;68 Paris
    Agenda
    109 vues

    “LUMBRE” : Salomón Huerta et Mark Whalen exposent à Ruttkowski;68 Paris

    “LUMBRE” réunit deux artistes dont les pratiques explorent la relation entre les individus et les espaces qu’ils habitent. L’exposition prend forme au lendemain des incendies dévastateurs qui ont ravagé la Californie en 2025, au cours desquels les deux artistes...