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Bad Bunny, le Super Bowl et l’ère Trump

Pauline Marcovici 30 janvier 2026
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Affiche officielle d’Apple pour le Super Bowl LX Halftime Show avec Bad Bunny

Le 8 février 2026, le Super Bowl offrira l’une de ses scènes les plus puissantes à Bad Bunny, et, à travers lui, à toute une culture longtemps reléguée aux marges du récit américain. Un choix loin d’être anodin. Superstar du reggaeton et figure centrale de la culture latine contemporaine, l’artiste portoricain impose sa langue, son identité et son héritage au cœur d’une Amérique encore traversée par les fractures laissées par l’ère Trump. Plus qu’un simple spectacle, sa présence s’affirme comme un geste politique, où la visibilité devient une forme de pouvoir

DeBÍ TiRAR MáS FOToS, le point d’ancrage

Sorti le 5 janvier 2025, DeBÍ TiRAR MáS FOToS (J’aurais dû prendre plus de photos) constitue le socle de cette séquence. Septième album studio de Bad Bunny, le projet se distingue par son caractère introspectif et mémoriel. Les 17 titres fonctionnent comme un album photo sonore, où se croisent souvenirs personnels, attachement à Porto Rico et réflexion sur le temps qui passe. Cette introspection n’est pas un repli. Elle sert à affirmer une identité. Porto Rico n’est jamais un simple décor : il est le cœur battant de l’album, son point de gravité politique et culturel.

Réhabiliter un héritage marginalisé

Sur le plan musical, Bad Bunny s’inscrit dans un véritable processus de réappropriation culturelle. Le reggaeton et le trap dialoguent avec des formes traditionnelles portoricaines, au premier rang desquelles la plena, un genre né sur les côtes sud de l’île et historiquement lié aux classes populaires. Portée par les récits du quotidien, cette musique permettait aux esclaves et aux paysans d’exprimer leur vécu, dans une tradition nourrie d’influences africaines et autochtones — jíbaro et taíno.

En convoquant cet héritage, Bad Bunny ne se limite pas à un simple hommage : il le remet en mouvement. L’usage d’instruments emblématiques comme le tambourin, le cuatro ou le saxophone redonne une matérialité à la musique portoricaine, tout en l’inscrivant dans une esthétique résolument contemporaine, façonnée par des productions modernes et des expérimentations sonores assumées.

Les collaborations occupent une place centrale dans cette démarche. Loin d’être anecdotiques, les contributions de RaiNao, CHUWI, Omar Courtz, Dei V ou Los Pleneros de la Cresta participent à la construction d’un récit collectif, où passé et présent se répondent sans rupture. CAFé CON RON, en particulier, cristallise cette ambition : faire dialoguer traditions rythmiques et langage musical actuel, sans hiérarchie ni folklorisation.

Ce choix artistique est fondamental. Il transforme une musique longtemps marginalisée, parfois disqualifiée, en patrimoine vivant, pleinement assumé et revendiqué. Le succès planétaire de l’album mesuré en milliards de streams et par une domination durable des classements  agit dès lors comme une confirmation historique. Bad Bunny impose une œuvre presque entièrement en espagnol au sommet de l’industrie mondiale, sans compromis linguistique ni effacement culturel. Ce renversement est politique en soi : ce qui était autrefois périphérique devient central.

La scène, espace de souveraineté

Cette dynamique trouve sa pleine expression sur scène. Avec une résidence exceptionnelle de 31 dates à Porto Rico en 2025, Bad Bunny a élevé le concert au rang d’événement culturel et économique d’ampleur nationale. Bien au-delà de la performance, cette série de shows affirme un principe clair : la culture portoricaine et latine n’a pas besoin de s’exporter pour exister ou rayonner. Elle peut s’imposer depuis son propre territoire, sans dépendre d’une validation extérieure.

Les retombées sont à la hauteur de l’événement. Les chiffres officiels estiment l’impact direct de la résidence à près de 733 millions de dollars injectés dans l’économie portoricaine. Plus de 600 000 spectateurs ont assisté à ces 31 concerts, confirmant l’attractivité massive du projet. À ces données s’ajoutent les effets indirects sur le tourisme, les transports, l’hébergement et la restauration, qui ont largement bénéficié de l’afflux de visiteurs, renforçant encore l’impact global de l’initiative.

Cette logique se prolonge naturellement avec la tournée mondiale prévue en 2026. Les ventes de billets confirment une réalité désormais incontestable : le reggaeton est capable de remplir des stades à l’échelle internationale, sans passer par les circuits traditionnels de légitimation de l’industrie anglo-américaine. En France, l’artiste se produira du 1er au 5 juillet 2026, avec un concert au Vélodrome de Marseille puis deux dates à Paris La Défense Arena. Les 150 000 places mises en vente ont été écoulées en quelques minutes seulement, illustrant l’ampleur du phénomène et la portée mondiale de la musique latine.

Le Super Bowl : vitrine culturelle et champ de bataille symbolique

C’est dans ce contexte que la question du Super Bowl prend toute sa dimension. Bien plus qu’une finale de football américain, l’événement constitue le rendez-vous médiatique le plus suivi des États-Unis, rassemblant chaque année plus de 100 millions de téléspectateurs. Son halftime show est l’une des scènes les plus puissantes au monde : une vitrine du soft power américain, et un miroir des valeurs que le pays choisit de projeter, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières.

Longtemps dominé par des artistes anglophones et une vision largement homogène de l’identité américaine, le Super Bowl s’est progressivement ouvert à d’autres influences, notamment latines. Mais cette évolution reste hautement symbolique. Chaque choix artistique y est minutieusement observé, débattu, parfois contesté car il engage bien plus que le simple divertissement.

Dans une Amérique encore marquée par l’ère Trump, où la langue, l’immigration et le nationalisme culturel ont été instrumentalisés comme des leviers politiques, la perspective de voir Bad Bunny investir cette scène en chantant exclusivement en espagnol fait figure de rupture. Il ne s’agit pas seulement d’une performance musicale, mais d’un geste de représentation nationale, qui interroge frontalement la définition même de l’identité américaine.

Langue, pouvoir et refus de l’assimilation

 

 

Depuis ses débuts, Bad Bunny a fait de la langue un terrain de positionnement clair. Il chante en espagnol, s’adresse à son public sans chercher la traduction systématique et maintient ce choix, y compris sur les scènes les plus exposées de l’industrie musicale mondiale. Là où d’autres auraient vu une barrière, il affirme une identité.

Dans un pays où la langue a souvent été instrumentalisée comme marqueur d’appartenance politique et culturelle, cette posture prend une dimension symbolique forte. Elle devient un acte de résistance douce, mais assumée. Lors de son apparition au Saturday Night Live, sa phrase : “Vous avez quatre mois pour apprendre” a marqué les esprits. Plus qu’une provocation, elle illustre une inversion des rapports habituels : ce n’est plus à l’artiste latino de se rendre accessible, mais au public dominant de faire l’effort.

Interrogé dans un podcast du New York Times au sujet de la genèse de Debí Tirar Más Fotos, le chanteur portoricain expliquait d’ailleurs se soucier peu du fait que l’ensemble de son public comprenne ou non ses textes en espagnol. Un positionnement qui résume sa démarche artistique : exister pleinement dans sa langue, sans compromis ni assimilation.

Du reggaeton au champ académique

L’influence de Bad Bunny dépasse désormais la sphère musicale pour s’inscrire dans le champ académique. Sa musique est étudiée comme une forme contemporaine de protestation culturelle, où se croisent des enjeux liés à la migration, à la langue, au genre et au pouvoir. Le reggaeton, longtemps marginalisé, criminalisé ou discrédité, est ainsi reconnu comme un véritable langage politique, capable de porter des discours sociaux complexes.

Aux États-Unis, cette reconnaissance prend une forme institutionnelle. L’université de Yale a même dédié un programme entier à l’étude du phénomène Bad Bunny, analysant son œuvre comme un vecteur de changement culturel et de contestation implicite. Ce basculement illustre à quel point un genre musical, né du “barrio” (quartier), peut aujourd’hui occuper une place centrale dans les débats sur l’identité, la représentation et le pouvoir.

Bad Bunny ne pratique pas la politique institutionnelle. Il ne tient pas de discours électoraux et ne revendique aucun rôle partisan. Pourtant, de DeBÍ TiRAR MáS FOToS à ses choix de scène, de langue et de représentation, l’ensemble de son parcours dessine une prise de position limpide. Dans une Amérique post-Trump où l’identité demeure un champ de bataille, l’artiste impose une évidence : la culture latine n’est plus périphérique. Elle est centrale, globale, et désormais impossible à ignorer.

Pauline Marcovici

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