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    Entre féerie et étrangeté, entrez dans le monde onirique de Manon Faucon, figure montante de l’atelier Creuzet

    Inès Chaouachi 31 mars 2026
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    © Manon Faucon

    Manon Faucon, étudiante en 3ᵉ année aux Beaux-Arts de Paris au sein de l’atelier Creuzet, est la nouvelle figure prometteuse de l’école. Sa sculpture, onirique, étrange, fantastique, monstrueuse mais en même temps apaisante, douce, colorée et pastel, nous invite à un voyage au plus profond de son être. Un être pluriel, nous laissant découvrir sa personne, ses multiplicités, ses inquiétudes, ses questionnements.

    Pourquoi l’art ?

    Manon Faucon parvient à intégrer les Beaux-Arts après une prépa aux Ateliers de Sèvres. Élève studieuse, à l’esprit scientifique, elle était totalement étrangère au monde de l’art. Issue d’un milieu de banlieue parisienne et d’un métissage franco-martiniquais et tunisien, l’art ne semblait pas lui être destiné et pourtant, il a toujours été là, l’accompagnant silencieusement.

    © Manon Faucon

    C’est par le dessin que Manon Faucon expérimente et explore sa pratique artistique, au fond d’une salle de classe pendant les cours de mathématiques ou de SVT. Les études d’art l’effrayaient, car sur les réseaux sociaux, elle découvrait de nombreux témoignages d’étudiants aux expériences très négatives. C’est durant sa première année universitaire, en licence Lettres et Arts à l’Université Paris Diderot, qu’elle se sensibilise véritablement à l’histoire de l’art. Elle ressent alors une frustration, celle de ne pas pouvoir pratiquer, mais seulement d’apprendre la théorie. Elle décide donc de s’inscrire à la prépa des Ateliers de Sèvres avant d’être acceptée dans l’atelier de Julien Creuzet.

    Très vite, Manon Faucon éprouve un certain manque de légitimité, une forme de solitude dans ce monde de l’art codifié et normé, face à des étudiants d’un autre milieu social, dotés d’un capital culturel transmis par leur famille. Cette impression de ne pas être à sa place la questionne, son intégration aux Beaux-Arts marque pour elle un renouveau. Manon Faucon gravite autour de cette société très hermétique et énigmatique, elle apprend à la connaître peu à peu, en la côtoyant au fil de son aventure artistique. Malgré cela, Manon Faucon continue de publier sur les réseaux sociaux pour partager son parcours d’artiste et son expérience personnelle. Elle y montre avant tout sa pratique artistique dans son atelier à Saint-Ouen, mais aussi la réalité du métier d’artiste, souvent fantasmé ou mal compris.

    © Manon Faucon

    Une expression plastique de soi-même

    Le dessin est l’exutoire de tous ses imaginaires et de ses interrogations intérieures sur son identité multiple. Une identité façonnée par le métissage de trois cultures qui se rencontrent. Manon Faucon s’est longtemps sentie comme une ovni : pas assez française, pas assez martiniquaise, pas assez de l’un ni de l’autre pour être pleinement acceptée. Elle s’est donc construite autour de cette identité plurielle, encore souvent mal comprise dans la société, même si les prises de conscience progressent. Comment se construire lorsque l’on est une enfant métisse face à ceux qui ne comprennent pas pourquoi?

    Sa sculpture exprime avant tout un rapport au corps, tiraillé entre ses trois pôles: classes sociales, cultures et religions différentes. Elle a observé et compris les variations de coutumes, de modes de vie, de nourritures et de musiques d’un foyer à l’autre. Elle parle d’un “bordel culturel et religieux”. Le regard des autres demeure une épreuve complexe pour une femme, particulièrement pour une femme métisse et racisée. Le white passing et ses cheveux afro ont suscité maintes interrogations et incompréhensions. Manon Faucon se construit dans cette dissonance de représentation: entre “qui je suis à l’intérieur” et “ce que les autres voient à l’extérieur”.Manon Faucon a vite compris ce que cela disait d’elle: une vie de banlieue entre Martinique, France et Tunisie. Marquée aussi par la culture du drag, elle y est sensible depuis l’enfance. En changeant ses cheveux, en se déguisant, en grandissant avec la pop culture japonaise et les magical girls, elle développe un goût pour la transformation. L’art du drag repose sur la métamorphose corporelle – partielle ou totale. Cette difficulté à vivre une identité plurielle, comme une chimère, la poursuit depuis toujours. “Comme l’eau, je change d’état.” Manon Faucon change d’état, se modifie, s’articule: cela se ressent dans sa pratique sculpturale, profondément autobiographique.

    Dans sa pratique, elle explore son propre corps au sein de l’atelier Creuzet, où elle dispose de l’espace et du temps pour expérimenter avec les matériaux et l’environnement. Elle se prend pour référence, son corps devient matière de création. Dès la première année, elle s’initie à l’installation: la sculpture, qui partage notre espace, nous permet de tourner autour, de l’habiter. C’est cette dimension démiurgique qui intéresse Manon Faucon. Pour elle, la sculpture est un moyen d’extérioriser ses émotions. Là où la peinture reste fixe, enfermée dans son cadre, la sculpture s’en libère. Manon Faucon expérimente les échelles et les matériaux: résine, silicone, plâtre – des matières composites et exigeantes, qui requièrent apprentissage et patience.

    © Manon Faucon

    Entre ciel, terre et mer: quand les abysses rejoignent les étoiles

    Ses figures monstrueuses, étranges et pastel proviennent de son imaginaire et de sa fascination pour l’espace et les fonds marins. Marquée dès l’enfance par la pop culture japonaise et les magical girls, elle développe un univers de chimères oniriques et transformatives. La transformation corporelle est pour elle un moyen de se reconnaître dans ses créations; elle révèle la difficulté d’un être à s’identifier dans ce monde, notamment lorsqu’il est métisse. Grâce à la communauté queer et à l’art du drag, Manon Faucon pousse encore plus loin sa réflexion sur l’identité mouvante et fluide, en opposition aux représentations figées ou aux injonctions de genre.

    Ces deux polarités — espace et abysses — constituent le cœur de son œuvre. Elle se nourrit de la chimère, de la métamorphose, du corps et des sirènes. La sirène, métissage entre terre et mer, entre femme et poisson, symbolise son identité non figée. Son univers visuel, profondément autobiographique, développe un langage sur la condition humaine, écartelée entre ciel, terre et mer. Le spectateur peut aisément s’y projeter: ces thématiques nous traversent tous. Son amour pour la science-fiction, l’horreur, le corps et la transformation nourrit un univers unique, à la manière du réalisateur japonais Mamoru Oshii (Ghost in the Shell), qu’elle affectionne particulièrement. Les influences japonaises, dystopiques et abyssales, imprègnent ses dernières œuvres. Manon Faucon commence toujours par le dessin — sur papier ou digital — avant de matérialiser ses croquis avec de la résine et du silicone.

    © Manon Faucon

    La science-fiction et les sciences naturelles guident ce processus de création. Comme l’eau, son art est mouvant, vivant et transformatif. La beauté de sa pratique réside aussi dans la sérendipité: la surprise du démoulage d’une sculpture en résine. Même lorsqu’une pièce ne ressemble pas à son croquis initial, l’œuvre se matérialise et “prend vie”. Manon Faucon incarne la figure même de la créatrice: elle fait émerger de la matière des êtres hybrides, mi-humains mi-coquillages, qui portent chacun un peu d’elle et vivent d’eux-mêmes. Bien qu’encore en troisième année, de grandes expositions s’ouvrent déjà à elle. Le monde de l’art semble prêt à accueillir cette étoile montante de la sculpture — pourquoi pas, un jour, la future représentante de la France à la Biennale de Venise, comme son professeur Julien Creuzet? Son acharnement, son parcours et son travail forcent l’admiration et émeuvent profondément. Manon Faucon a déjà tracé son chemin, et nous sommes les témoins privilégiés de cette étoile filante du monde de l’art.

    Suivez les actualités de Manon Faucon sur son compte Instagram 

    Inès Chaouachi

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