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    Avignon Festival OFF 2026 : coups de cœur suite

    Hélène Kuttner 12 juillet 2026
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    ©Jérôme Cosh

    Une histoire d’amour passion entre une concierge d’un lycée et un enseignant, un serial killer échappé de prison, un Ubu étourdi de pouvoir et de haine, un couple réfrigéré par la domination masculine ou une résidence soumise à l’avancée inquiétante de la forêt environnante et des invisibles qui y habitent ? Notre petite sélection dans le Festival Off se poursuit, faites vos choix ! 

    Tanto Poco

    ©_Pascal_Gely

    La comédienne Cécile Garcia-Fogel se glisse dans la peau d’une héroïne invisibilisée, une concierge en poste dans un lycée à Rome, qui soudain tombe passionnément amoureuse d’un jeune professeur de lettres. Ce qu’elle nous raconte, à la première personne, remonte à quarante ans. Aujourd’hui, la soixantaine encore fébrile, l’amoureuse reprend le fil de cette histoire incroyable, totalement platonique et secrète, qui a rempli sa vie entière. « Pourquoi m’attacher à ce garçon ? » s’interroge-t-elle, lorsque le jeune enseignant arrive pour son premier poste, sous la pluie et les cheveux trempés, son casque de scooter à la main. Elle ne fait que lui indiquer où se trouve sa salle de classe. « Dès cet instant, je me suis mise à l’aimer. » Cecile Garcia-Fogel, robe noire fluide et escarpins rétro, porte ce texte avec une délicatesse aristocratique, d’une totale simplicité et d’un naturel confondant. Elle parle et danse parfois, les chansons de Giovanna Marini, de Barbara et les comptines siciliennes emportent les cœurs avec une infinie tendresse.  La comédienne nous embarque dans cette histoire écrite par le romancier Marco Lodoli, professeur lui aussi, à la manière d’une magicienne : une vie rêvée comme un fantasme, une fidélité passionnelle à toute épreuve, une existence où le sentiment amoureux, même à sens unique, a permis à une femme d’exister, d’être présente au monde qui l’entoure. C’est magnifique.

    Le 11. Avignon, 19h35 (relâches les vendredis)

    © Pascal Gely / Hans Lucas

    Ubu Roi

    Jamais la pièce de Jarry, une farce grivoise qui fit scandale à sa création en 1886, ne fut autant jouée qu’aujourd’hui. Ubu inspire les artistes, car ses clones sont légion parmi les dictateurs sans vergogne du monde entier. Jean-Marie Galey, acteur et metteur en scène, s’empare du mythe burlesque en le transposant à l’époque actuelle, faisant de ce « cloporte » au ventre bedonnant un vieillard corrompu et féroce semblable à Donald Trump, la casquette MAGA vissée sur le crâne et le rire gargantuesque. Sa femme, jouée par Teresa Ovidio, lady Macbeth, se trémousse en l’insultant grossièrement, en robe disco et en semelles à étages. Dans une boite à jeu enfantine, ces deux-là rivalisent de méchanceté et de haine, diffusant la xénophobie, le repli sur soi et la haine de l’autre sur les réseaux sociaux et célébrant en fanfare et flatulences le pouvoir surdimensionnée de l’argent. Dans cet Ubu frénétique et déjanté, le Capitaine Bordure trempe sa flagornerie stupide dans un nuage de cocaïne, le Csar de toutes les Russies, alter ego de Ras(Poutine), chasse l’ours blanc en chantant Nathalie sur la place rouge avec Gilbert Bécaud et son fils Bougrelas, geek surdoué de la toile, manipule les fake news en se défoulant comme un ado sur Fortnite. Les scènes s’enchaînent, le père de Macbeth apparaît en se trompant d’acte, les acteurs rivalisent de malice et l’esprit frondeur, enfantin et provocant de Jarry est revivifié ici grâce à cette adaptation caustique. On rit jaune !

    Théâtre du Chêne Noir, 14h15 (relâches les lundis)

    ©Eric Damiano

    Cold Cuts

    Nous sommes dans une cuisine. Ian, le mari, est assis à la table et semble préoccupé. Molly, debout et dans un état de sidération muette, est collée au réfrigérateur. Qu’a-t-elle fait pour mettre Ian dans une colère si froide ? Que lui reproche-t-il, alors qu’il l’interroge sans jamais expliquer la faute qu’elle a commise ? Dans ce dialogue vertigineux, époustouflant de vérité et de précision, l’Ecossaise Linda McLean décrit la progression et les étapes de l’emprise masculine, la domination totale, traversée d’éclats de séduction, que le mari impose en permanence à son épouse. Dans cet interrogatoire où la victime ne peut plus rien dire, le bourreau ne cesse de s’inventer des raisons de l’écraser, l’époux faisant de sa femme un objet sans vie à la merci de violences et et d’humiliation. Amandine du Rivau et Régis Lux interprètent ces deux conjoints, dans une mise en scène au cordeau, limpide comme une eau qui glace. Les scènes courtes s’enchaînent et le comédien passe d’un personnage à l’autre, le grand fils, le médecin que Molly consulte finalement, le psychothérapeute qui recueille sa parole et ses silences. Aucune violence physique n’apparait sur le plateau, mais la violence psychique, l’asservissement par le traumatisme sont sans cesse présents, grâce aux comédiens éblouissants. Lumineux et indispensable !

    Le 11. Avignon, 10h45 (relâches les vendredis)


    © Pascal Gely

    La Clairière

    Entre conte fantastique et dystopie inquiétante, voici La Clairière, fable extralucide signée Stéphane Jaubertie et mise en scène par Jérôme Wacquiez. Dans une scénographie lumineuse de vie et de couleurs, Luce et Pierre prennent le temps de savourer leur situation de jeunes retraités dans une résidence hautement sécurisée, au milieu d’une clairière bordée par une forêt. « On est du bon côté du soleil », roucoulent-ils, comme pour signifier leur satisfaction de propriétaires nantis. Leur fille habite un appartement voisin, les relations avec les autres copropriétaires sont cordiales. Mais un matin, plus de mur ! La protection bétonnée contre la forêt, immense et inquiétante, n’est plus garantie. Pire, le chien de Perrine, la jeune fille, a disparu. Dès lors, la panique saisit tout le monde, on alerte, on s’organise, on achète des armes. Pierre se met à parler en japonais, le fantôme d’une jeune soeur réapparait, un ouvrier slovaque semble opérer une mue végétale. Depuis Shakespeare et Tchekhov, de nombreux murs se sont érigés partout dans le monde et autour de nos lieux de vie. Grâce aux sept épatants comédiens de la Compagnie Les Lucioles, ces murs se fissurent, tombent, entraînant ainsi une nouvelle attention aux autres et au monde qui nous entoure. Les secrets explosent, les langues se délient, les regards se décillent. Drôle, étrange et insaisissable, c’est une comédie très réussie sur le besoin que nous avons d’abattre nos murs intérieurs.

    La Factory, Théâtre de l’Oulle, 15h30 (relâches les jeudis)

    ©Fanny Cortade

    Roberto Zucco

    C’est la dernière pièce de Jean-Marie Koltès, achevée quelques mois avant sa mort, en 1989. L’auteur à l’écriture prodigieuse y raconte la folle épopée d’un prisonnier, Roberto Zucco, tueur en série italien, qui s’échappe par le toit de sa prison, commet d’autres crimes, avant d’être rattrapé et capturé par la police. Belle gueule, serial killer effronté mais doux comme un agneau, le véritable Roberto Succo, qui fit la une scandaleuse des journaux de l’époque, fascina Koltès qui en dessina une figure tutélaire, identitaire et mythique. La jeune metteuse en scène Rose Noël s’en empare avec un immense talent, entraînant dans un espace ouvert au public, sans quatrième mur, une bande de comédiens et de musiciens habités. La première scène est exemplaire, où Roberto jeune prisonnier en fuite, beau comme un ange, déboule chez sa mère en train de plier du linge. Devant nous, comme chien et chat, à même la terre, deux êtres perdus s’agrippent l’un à l’autre, comme pour mieux se retrouver et se fuir. Au fond du plateau, un choeur musical, constitué de Natalia Bacalov, voix céleste et violoncelle, et Martin Sevrin, à la guitare et comme elle à la percussion. Ils chantent en italien et en calabrais, langue et musique irriguent avec une puissance magistrale le spectacle. Zucco le schizophrène, Zucco le démon pasolinien est interprété de manière fulgurante par un comédien acrobate, animal et magnétique, Axel Granberger, qui ne cesse de se suspendre aux murs, de fuir par les coursives ou de se fondre parmi le public, le visage ensanglanté. La dernière scène, véritable lion décharné dans une cage en suspension, est poignante. Mais il faudrait tous les citer, les acteurs de ce spectacle qui portent haut la prose magnifique et violente de Koltès : Suzanne Dauthieux (la gamine), Lola Blanchard (la grande sœur), Maxime Gleizes ou Thomas Rio (le grand frère), Simon Cohen et Akrem Hamdi (les policiers), alors que Rose Noël campe la dame élégante. Un spectacle qui fera date.

    Théâtre du Girasole, 18h50 (relâche les mercredis)

    Hélène Kuttner 

     

     

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