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Dualité entre Caravage et Baglione, le maître oublié de l’histoire de l’art

En 1603, le tribunal de justice de Rome voit s’affronter sur ses bancs deux maîtres de la Renaissance, Baglione et Caravage. Mais comment la querelle entre deux génies de la peinture a pu faire sombrer l’un d’entre eux dans l’oubli le plus total ? Pourquoi Caravage fascine tant aujourd’hui alors que Baglione est devenu la risée des livres d’histoire de l’art ?

La Rome du XVIIe siècle est la ville de tous les extrêmes mais surtout le berceau de la Renaissance italienne. À la fin du XVIe siècle, de nombreux artistes s’installent dans la capitale italienne. Suite à la Contre-Réforme, réaction de l’église catholique face à la réforme protestante, de nombreux chantiers d’églises à restaurer voient le jour. Rapidement les institutions catholiques deviennent de fastidieuses galeries, la profusion d’images saintes ayant pour but d’inciter la population romaine à croire en Dieu. De grands mécènes s’imposent alors. Les commandes se font nombreuses mais sont disputées par la multitude d’artistes présents à Rome à cette époque. Rapidement, la compétition s’installe entre les peintres et laisse entrevoir une atmosphère malsaine. L’objectif ? Discréditer la concurrence.

Deux grands maîtres se prennent au jeu de la compétition. Le premier, Michelangelo Merisi da Caravaggio, Caravage en français, est un peintre milanais né en 1517 et mort en 1610. Ce peintre exerça majoritairement à Rome autour du mouvement baroque. Il se créa rapidement une réputation avec sa technique du clair-obscur. Cette technique de peinture consiste à accentuer les contrastes à travers un jeu d’ombres très foncées, cela crée ainsi du relief et offre une dimension extrêmement réaliste aux sujets. Ce réalisme est l’objectif ultime de la peinture de la Contre-Réforme. Caravage a donc réussi là où tous ses contemporains ont échoué, ce qui explique l’immense admiration que lui porte collectionneurs et mécènes. C’est en 1600, suite à une commande du cardinal Matteo Contarelli pour sa chapelle, que Caravage va prendre toute sa dimension et être propulsé au sommet. Pour cette commande il réalise, entre autres, son tableau La Vocation de Saint-Matthieu, où pour la première fois en peinture, une scène biblique est représentée dans un lieu profane. Dans ce chef-d’œuvre on retrouve les prémisses du clair-obscur, ce qui le rend d’autant plus saisissant. Le deuxième, Giovanni Baglione, est un peintre romain né en 1566 et mort en 1643. Il travaille également à Rome autour du mouvement baroque. Bien qu’aujourd’hui méconnu, il eut l’une des plus grandes carrières de son époque. Il savait s’attirer la bonne grâce des mécènes et son œuvre était très appréciée des ecclésiastiques. En effet, adepte du maniérisme tardif, mouvement le plus sollicité à son époque, il respecte les codes iconographiques bibliques. En 1598, l’archiconfrérie Santa Maria dell’Orto lui commande un cycle de fresques de Marie, la Sainte Vierge. À peine achevée, son œuvre est immédiatement récompensée. Baglione est un artiste à la mode et prêt à tout pour qu’on parle de lui. En effet, il ira jusqu’à représenter sa compagne aux côtés de Marie dans l’une de ses fresques pour l’église Santa Maria dell’Orto.

Ainsi va naître une réelle concurrence entre les deux artistes. Aucun ne réussissait à prendre le dessus sur l’autre, le dépasser. Cette lutte était interminable et engrenée par la jalousie mutuelle entre Caravage et Baglione. Dans le quartier romain de Trastevere à Rome, quartier bohème où les artistes vivent au XVIIe, la rivalité entre Caravage et Baglione est omniprésente. À cette époque, la seule reconnaissance sociale d’un homme était son honneur, et les deux hommes en avaient une vision bien différente. Baglione misait sur une pseudo classe sociale ; il s’était inventé des ancêtres issus de la noblesse alors que son père était un simple boucher. Pour Caravage, l’honneur était synonyme de rapport de force. Il n’avait pas peur de déplaire et était assez sanguin, il possédait même illégalement une épée et n’avait de cesse de se faire remarquer par ses comportements agressifs. C’est en 1601 que l’église jésuite commande à Baglione un tableau du Christ pour la belle somme de 1000 scusi, monnaie romaine de l’époque. Achevée en 1603, l’œuvre est inaugurée et fascine la majorité de la population, à l’exception de Caravage. Ce dernier affirmera que l’œuvre n’a absolument rien de novateur et qu’elle est sans intérêt artistique. Pour faire taire son rival, Baglione va alors peindre un tableau, L’Amour divin et l’Amour profane, à la manière du caravagisme. La représentation allégorique de l’amour est un thème très apprécié de l’histoire de l’art et d’autant plus à la Renaissance. Or quelques temps plus tôt, Caravage avait lui aussi réalisé une représentation de l’amour, L’amour triomphe de tout. Le maître trouve bien trop de similitudes entre son œuvre et celle de Baglione, ce qui va le faire entrer dans une colère noire. Excédé, Caravage va alors faire circuler un poème injurieux, si violent qu’il gagne à ne pas être traduit, dans toute la ville de Rome. Cela va être perçu par Baglione comme la pire atteinte possible à son honneur et il va alors dénoncer les actes de son rival à la justice en plaidant la calomnie.

L’Amour divin et l’Amour profane, de Giovanni Baglione

Le procès opposant Baglione à Caravage pour calomnie dure d’août à septembre 1603. Les principaux enjeux étaient de savoir qui était responsable, qui savait écrire et comment les poèmes avaient circulé. Au cours de ce procès s’affrontent de nombreuses versions. Baglione accuse Caravage et trois acolytes de diffamation, avec l’aide de son assistant Tommaso Salini, partie civile dans cette affaire et peintre baroque à l’origine. Caravage et ses amis sont donc arrêtés et placés en détention provisoire à la prison Tor di Nona de Rome, le temps du procès. Caravage encourt entre 7 ans et ad vitam æternam de galères, c’est-à-dire ramer dans les bateaux de croisade du pape, considéré à cette époque comme le pire châtiment. Mais grâce à l’intervention d’un cardinal français il est libéré, ce dernier se portant garant que Caravage n’enfreindrait plus la loi. Il est donc condamné à un mois de résidence surveillée. En 1606, Caravage est forcé de quitter Rome car cette fois du sang a coulé. Suite à une partie de jeu de paume, Caravage assène un coup d’épée dans la jambe de Ranuccio Tomassoni et touche une artère. Encourant la peine capitale, il fuit mais n’en n’oublie pas pour autant Baglione. Il va payer quelqu’un pour l’exécuter mais ce dernier rate Baglione. Caravage passera les dernières années de sa vie en cavale et décèdera en 1610 d’un empoisonnement au plomb dû à sa peinture. Baglione lui, écrira un recueil littéraire de la vie de ses contemporains et n’oubliera pas d’y citer Caravage malgré leurs nombreux désaccords. Il est important de souligner qu’une grande partie de l’œuvre de Baglione est inspirée du travail de Caravage.

Si Baglione est tombé dans l’oubli aujourd’hui, il a connu une période extrêmement brillante à son époque et fut certifié prince de l’Académie de Saint-Luc de Rome en 1617. Ses peintures ont beaucoup voyagé entre Rome et Paris, en guise de cadeaux diplomatiques. A contrario, si Caravage brille aujourd’hui, il a longtemps été oublié par les générations d’artistes qui lui ont succédé. C’est à la fin de XIXe siècle qu’il retrouve ses lettres de noblesse grâce à l’historien d’art Roberto Longhi qui, au Pavillon français de la Biennale de Venise, rencontre Courbet qui proclame que pour lui, le réalisme provient d’inspiration caravagienne. Malheureusement, il est peu probable que l’œuvre de Baglione trouve un second souffle car la fascination pour les peintures de maîtres et leurs sujets ne fait que décroître.

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