Les nuances de la Garonne
© Nicolas Floc'h Adagp Paris 2025
De quelle couleur est la Garonne ? Le photographe plongeur Nicolas Floc’h offre une réponse étonnante. Projet de grande ampleur au confluent, de l’artistique et du scientifique, « La Couleur de l’eau – Garonne océan » est la première étape à découvrir dans le cadre du Festival international des Arts de Bordeaux Métropole (FAB). Une exposition inédite à la Fabrique Pola.
Suivre le fleuve et ses affluents : depuis plusieurs éditions, le FAB invite le public à l’exploration sensible des espaces naturels liés à l’eau (voir l’article). Cette année, une carte blanche a été proposée à Nicolas Floc’h, un photographe unique dont le travail s’inscrit dans une démarche éco-responsable et de sensibilisation.
Explorateur des fonds marins, il s’intéresse aux tonalités de l’eau depuis longtemps. Pas uniquement celle de la surface, car il procède à un minutieux relevé photographique jusque dans les profondeurs. Après les océans, il décrypte à présent un fleuve, et par n’importe lequel, puisqu’il s’agit de celui le plus chargé en sédiments de France. Or, cette production photographique documentaire, fruit d’un travail avec les équipes du festival, aboutit à un résultat plastique inattendu.
Séries de monochromes
Malgré les apparences de nuancier, la fresque que nous découvrons n’est pas ordonnée selon son aspect pictural. Elle respecte la géographie, offrant en quelque sorte une vue en coupe du fleuve. Le végétal et le minéral ne sont pas représentés de façon réaliste, ni dans un style impressionniste, mais abstrait. Sans effet ostentatoire de brillance ou de matière, on passe brusquement de couleurs très chaudes (orange et rouge) à une zone verte. La rupture est nette. À quoi ce rendu inattendu correspond-il ?

© Sarah Meneghello
Marron, ocre, bronze, fauve… La tonalité varie en fonction du territoire et de l’environnement, du relief, de l’occupation et de la nature des sols, du type de végétation. La saturation des pigments augmente avec l’accumulation. Certains éléments sont liés aux saisons. Ainsi, crues et intempéries peuvent-elles modifier la couleur. La manière dont le fleuve interagit avec l’océan peut aussi avoir une influence. Le net changement chromatique correspond à l’interaction avec l’Atlantique, et la densité du phytoplancton. Ligne de vie entre nature et humains, terre et océan.
Immersions
La série d’images photos prises du fleuve découle d’un long processus créatif et relève d’un protocole. Les images sont captées avec un objectif grand angle, pour un cadrage frontal. Les prises de vues sont réalisées à différentes profondeurs dans la colonne d’eau, plus précisément la zone éclairée naturellement.

© Sarah Meneghello
Si Nicolas Floc’h peut aller jusqu’à 100 m dans l’océan, les 5 m de la Garonne ont suffi pour saisir les variations recherchées. La moitié des images est noire et chaque colonne correspond à un espace de 2 à 3 km, dans un parcours totalisant 130 km jusqu’à l’Estuaire de la Gironde.
« Chaque fleuve a sa signature »
Nourri de travaux de terrain, donc, ainsi que de lectures et d’échanges avec des spécialistes, le projet est passionnant. L’artiste révèle des variations de couleurs insoupçonnées, quasi invisibles à l’œil nu, qui traduisent en substance les caractéristiques du milieu. De plus, cette écriture du vivant, du minéral, des sols, de l’espace, du climat, s’inscrit dans une démarche au long cours visant à étudier des écosystèmes menacés. Formidable adéquation entre le fond et la forme ! D’autres grilles seront effectivement exposées jusqu’en 2027, puisqu’il s’agit d’explorer tout le territoire en amont du bassin. D’ici là, comment les changements globaux imprègneront-ils cette œuvre en devenir ?
Cette expérience chromatique évolutive est donc à suivre. De près. Nicolas Le Floc’h redéfinit le paysage photographié de façon très originale. Avant tout artistique, le projet découle aussi d’un intérêt pour des installations immersives, comme celles de James Turrell. Il trouve toutefois sa source dans l’histoire de l’art, notamment les peintures de paysage de William Turner. Pas seulement Klein ou Rodtchenko.
À la fois témoins historiques et muses artistiques, les cours d’eau reflètent la relation complexe entre les sociétés humaines et leur environnement naturel. Garonne Océan en est l’éclatante illustration.
Sarah Meneghello
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