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Lucie Geffré : “La part d’ombre fait partie de nous, je voulais la représenter”

12 janvier 2022
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Un regard qui nous sonde, un visage qui nous intrigue, des mains qui trahissent un émoi… Lucie Geffré, artiste peintre et sculptrice, nous pousse à l’introspection à travers ses portraits à la fois réalistes et oniriques. Elle nous renvoie, par sa peinture, à nos émotions et nous fait participer pleinement à son œuvre. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, son travail, ainsi que le rôle de la médiation et des galeries.

Bonjour Lucie, pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Lucie Geffré, je suis peintre et sculptrice. Je vis à côté de Madrid mais je suis originaire de Bordeaux. J’ai suivi des études de lettres modernes et je faisais de la sculpture à côté. C’était un plaisir que je n’envisageais pas comme une option pour un futur professionnel. Finalement, j’ai quand même tenté de voir si j’arrivais à en vivre. Je me suis inscrite dans des ateliers de sculpteurs en Espagne, où ils donnaient des cours. Petit à petit, je me suis mise à travailler pour l’un d’eux. Je l’ai aidé lorsqu’il avait de grosses commandes. J’y suis restée plusieurs années, puis j’ai commencé à travailler toute seule. J’essayais d’en vivre tant bien que mal et en même temps, je donnais des cours de français. Au bout de 10 ans de sculpture, j’ai commencé la peinture. C’était en autodidacte mais tout le bagage que j’avais en sculpture me servait pour la peinture, notamment pour les proportions et l’anatomie. C’était assez libérateur de faire de la peinture après la sculpture car la peinture me permet de travailler de manière plus spontanée. Je peins des portraits, des animaux et des natures mortes, mais essentiellement la figure humaine.
De 2012 à 2013, j’étais membre en résidence à la Casa de Velázquez. Ça m’a permis d’arrêter de donner des cours pour me consacrer pleinement à mon travail artistique et être en contact avec des galeries. Aujourd’hui, j’y suis même jury ! Cela fait plus de 10 ans que je fais de la peinture. Je n’ai pas complètement abandonné la sculpture mais je l’ai mise de côté pour l’instant. J’y reviendrai. 

© Lucie Geffré

Quel est le processus de réalisation pour un portrait ?

Je travaille à partir de nombreuses photos, que je prends moi-même. Les séances photos sont assez longues avec les modèles. J’ai une vague idée de ce que je veux faire en peinture mais j’aime bien laisser une place à l’inattendu. Ensuite, j’utilise plusieurs photos pour faire une peinture : je peux prendre l’expression de l’une mais la position de l’autre par exemple. Je fais tout un collage avant de commencer une peinture, cela permet de ne pas avoir un rendu plat. J’adore les mains et les visages qui surgissent avec d’autant plus de force que le reste du corps disparaît dans le fond. Pour donner un ordre d’idée, les portraits de commande prennent entre 3 et 5 mois, mais je travaille sur plusieurs tableaux en même temps. Ce qui est important pour moi, c’est le temps de repos entre les temps de travail. Je vais travailler sur une œuvre puis ne plus y toucher pour mieux la voir et la retoucher ensuite. Je ne peux pas dire avant de commencer un tableau si je mettrai plus de temps que pour un autre. Parfois c’est fluide, ça va vite, et parfois c’est un champ de bataille, je reviens sur des détails. Si je m’énerve trop, je retourne le tableau et je le laisse parfois ainsi pendant des années ! 

Dans vos portraits, personne ne sourit. Est-ce volontaire ?

Ce qui me touche en général, c’est la gravité, l’intériorité. Quand on regarde en soi-même, souvent on ne sourit pas car le sourire est plutôt une posture sociale. On peut avoir de la joie mais quand c’est profond et intérieur, ce n’est pas un grand sourire avec les dents. Ce qui m’intéresse dans le visage humain, c’est la dualité avec les ombres et la lumière. Si ce n’était qu’un joli visage qui exprimait un sentiment de joie, qui est finalement une émotion passagère, ça ne me suffirait pas. On ne prendrait pas en compte la dualité de l’être humain. La part d’ombre fait partie de nous, je voulais la représenter. 

Magenta © Lucie Geffré

Vous avez réalisé une série de portraits d’individus dans leurs lits, comment cela vous est-il venu ? Et comment gérer cette intimité avec vos sujets ? 

J’avais réalisé un tableau de mon cousin qui émergeait de sa sieste. Cela m’avait tellement plu, que je me suis dit que ça pouvait devenir une série. Le fait que quelqu’un soit dans son lit permet des poses très naturelles, dans un environnement qu’il connaît bien. Le regard n’est pas porté vers la société mais vers l’intérieur. C’est le moment où on pense aux décisions qu’on va prendre, à nos souvenirs, à nos rêves… Plein de situations de la vie où on est face à soi. De plus, il y avait beaucoup de variations possibles, avec plusieurs angles de vue : les éclairages, une ou plusieurs personnes dans un lit, différents styles… Je trouvais ça intéressant de jouer sur une multitude d’éléments. Je pensais finir au bout de 8 tableaux et finalement, c’est un thème qui me fascine tellement que ça restera une série ouverte jusqu’à nouvel ordre.
Pour qu’ils soient dans leur propre lit, je dois aller chez les sujets, les prendre en photo dans leur chambre. Je rentre dans leur intimité. Ce n’est pas évident mais j’aime bien et ce sont des gens que je connais bien : des amis, de la famille, des proches. C’est moi qui les choisis, on a une vraie relation de confiance. Ce ne serait pas aussi facile avec quelqu’un que je ne connais pas. Généralement, c’est pendant nos discussions que je me dis que je les verrais bien avec telle ou telle lumière, donc à un moment je finis par leur demander si je peux les peindre. Déformation professionnelle!

Y a-t-il une de vos œuvres en particulier dont vous pourriez nous parler ? 

Il y a L’Odalisque, présentée à la Maison Galerie Laurence Pustetto, à Libourne. Elle est intéressante pour moi car c’est comme un nouveau chemin. J’ai expérimenté des couleurs plus lumineuses, avec un bleu vert très vif qui ressort. Il y a une luminosité qui contraste avec les couleurs rouges, plus sombres. J’aime bien car cela dérange l’œil. C’est une cousine qui a posé et quand j’ai regardé les photos, j’ai vu la ressemblance avec La Grande Odalisque d’Ingres. Je n’avais jamais remarqué avant qu’elle avait un peu le même visage, doux et intriguant, avec un regard droit sur nous. Ici, avec la forme du canapé, ça fait assez irréel. L’œil est guidé, on voit le visage, les mains, les pieds, ça circule de façon ronde mais en même temps ce n’est pas précis, c’est un peu onirique. 

L’Odalisque © Lucie Geffré

Quelle est la place de la médiation dans vos œuvres ?

J’aime bien avoir des conversations avec le public lorsqu’on fait des visites d’exposition. Souvent, il y a des questions techniques pour comprendre comment c’est fait mais j’aime aussi les questions autres, auxquelles je n’ai pas forcément la réponse. Je leur retourne la question, pour savoir ce qu’ils en pensent. Souvent, ils ont plein de choses à dire et toutes les interprétations sont les bienvenues. J’aime aller dans ce sens du spectateur-acteur, il fait partie de l’œuvre. C’est pour ça qu’on aime la peinture, on y projette une partie de nos émotions. Il faut suggérer plutôt que de tout dire, cela devient plus riche de possibilités. “Less is more” comme disent les anglais. Pour la médiation, rien que de dire aux visiteurs que ce qui est important ce sont les émotions et qu’ils n’ont pas forcément besoin de tout savoir, c’est assez libérateur. Il faut toujours un peu de médiation, mais en laissant place à l’imagination.

Qui sont vos principales inspirations ?

Il y a d’abord les autoportraits de Rembrandt. Je suis émue à tous les coups, il crève l’écran. Il y a aussi Giacometti, dont j’aime les peintures et les sculptures. En moins connu, il y a le peintre Ibrahim Shahda. Il a continué à faire des autoportraits après avoir appris qu’il était malade. Quand la mort approche et qu’il y a cette urgence de peindre, cela donne des émotions bouleversantes. En peintre vivante, il y a l’américaine Jennifer Packer. Elle fait beaucoup de portraits, avec des parties corps qui apparaissent et disparaissent. Le tableau ne s’offre pas tout de suite, cela demande du temps au spectateur. 

Quels sont vos prochains projets ? 

Jusqu’au 31 janvier, j’ai une exposition individuelle, Bajo la piel, au Centre Culturel Federico Garcia Lorca à Madrid, en Espagne. Et jusqu’au 27 février, je participe à une exposition collective intitulée Un lieu, des œuvres, du Fonds Départemental d’Art Contemporain de l’Orne, en Normandie. Puis j’exposerai à Honfleur, à la galerie Danielle Bourdette-Gorzkowski, du 16 avril au 29 mai. Enfin en septembre 2022, il y aura aussi une exposition à Garches au Fonds culturel de l’Ermitage.

En 3 mots, comment définiriez-vous votre univers artistique ? 

Je dirais gravité, humain et dualité (entre la vie et la mort ou la présence et l’absence…).

L’heure muette © Lucie Geffré

Enfin, deux questions plus générales. Tout d’abord, pensez-vous que le talent artistique est inné ou qu’il s’acquiert ?

Je pense qu’il y a quelque chose qui est inné mais il y a surtout beaucoup de travail derrière. D’ailleurs pour les peintres, on se rend compte que certains n’ont pas un bon coup de crayon à la base. Mais parce qu’ils ont beaucoup travaillé, ils ont acquis une technique ou trouvé un chemin pour contourner ce problème et avoir une personnalité très forte, avec leurs propres maladresses. Donc même si au départ il n’y a pas un talent technique, cela n’empêche pas d’être un très bon artiste car le talent peut être ailleurs, comme par exemple savoir transmettre une atmosphère, une émotion… Il y a tellement de talents différents que le fait de ne pas avoir un bon coup de crayon ne devrait pas arrêter quelqu’un. Mais surtout, dans les carrières artistiques, la détermination est une clé. C’est un secteur difficile car il y a peu de débouchés, c’est dur d’en vivre et beaucoup d’artistes abandonnent.

Selon vous, le rôle des galeries est-il essentiel ou un peintre peut-il s’en passer ? 

Le modèle des galeries est en train de changer, peut-être que certains peintres peuvent s’en passer mais pour ma part, je suis très reconnaissante de travailler avec des galeries. Les galeristes sont des passeurs, des médiateurs. Je ne pourrais pas le faire aussi bien ! Mon rôle est d’être dans l’atelier en silence. C’est merveilleux d’avoir ces galeries. Par exemple, à la Maison Galerie Laurence Pustetto (Libourne), toute la scénographie, l’accrochage, la façon dont les œuvres dialoguent entre elles avec les sculptures, les peintures, les meubles, la lumière, etc… C’est un travail admirable ! On se complète bien, artistes et galeristes, pour arriver au public. Le but c’est de montrer les œuvres le mieux possible, pour qu’elles arrivent à destination, c’est-à-dire toucher les cœurs.

 

Retrouvez le travail de Lucie Geffré sur Instagram, Facebook et son site web.
Vous pouvez aussi découvrir
 son catalogue L’heure muette (possibilité de le commander auprès de l’artiste).

Propos recueillis par Marie Houssay

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