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    Le goût du gore : catharsis, recherche de sensations ou symptôme d’une société malade ?

    Johanna O'Hayon 3 novembre 2025
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    Les écrans s’emplissent dernièrement de chair désintégrée et de sang. En plus de celui des guerres, vient s’ajouter celui des corps stylisés du cinéma. Entre Grave, Titane et The Substance, le gore a su prendre sa place dans les festivals, les salles et les plateformes. Du bruit il y en a eu, mais de l’unanimité, pas encore et la polémique autour de la série Monstre, d’abord avec Dahmer puis L’histoire d’Ed Gein sur Netflix rappelle qu’il peut aussi déranger, voire écœurer, et tout cela soulève de nombreuses questions. Pourquoi ce goût pour l’horreur extrême ? Qu’est-ce qu’il dit d’une société fascinée par la chair et par la souffrance ?

    Le gore : un genre qui se réinvente et s’impose 

    Le marché du sang s’affirme aujourd’hui, en effet la fascination pour la violence n’est plus marginale :

    • En 2023, les films d’horreur représentaient plus de 10 % des recettes mondiales du box-office.
    • 91 % des spectateurs de la génération Z déclarent regarder des films d’horreur régulièrement (Statista, 2024).
    • Près d’un spectateur sur deux se dit “fan du genre” (IMDb Global Survey, 2024).

    L’horreur, et son sous-genre gore, deviennent donc un produit culturel majeur.

    Coralie Fargeat, Prix du Scénario au Festival de Cannes, 2024

    Autrefois relégué aux marges du cinéma de genre, le gore s’invite également désormais sur les tapis rouges.

    Julia Ducournau, Palme d’Or à Cannes pour Titane (2021), a ouvert la voie : corps mutants, métal et fluides corporels s’entremêlent dans une fable à la fois féministe et viscérale.

    En 2024, Coralie Fargeat poursuit cette lignée avec The Substance, où Demi Moore incarne une actrice vieillissante tentant de rajeunir grâce à un mystérieux protocole, au prix d’une métamorphose sanglante.
    Le film remporte le prix du scénario à Cannes et engrange plus de 80 millions de dollars au box-office mondial pour un budget de 18 millions.
    Une réussite critique et commerciale rare pour un film de body horror.

    Ces succès marquent un tournant : le gore n’est plus seulement provocation ou niche. Il devient outil narratif, miroir du corps contemporain et de ses injonctions.

    Comment l’expliquer ?

    Le succès du gore s’explique d’abord par son pouvoir cathartique : selon Julia Ducournau, filmer la chair permet de provoquer une réaction physique et de reconnecter le spectateur à son corps. Dans une époque saturée d’images violentes, cette violence symbolique agit comme une forme de thérapie émotionnelle.

    Ensuite, le body horror sert à transgresser les normes. Chez Ducournau ou Fargeat, les corps féminins mutent et se libèrent des carcans de la beauté ou du genre ; le gore devient un outil féministe quasi philosophique.

    Enfin, ce goût a une face plus trouble : un voyeurisme morbide. Des œuvres comme Monstre : L’histoire d’Ed Gein montrent comment la fascination pour la souffrance peut tourner à la consommation du choc.

    Entre catharsis et voyeurisme : une frontière mince

    La série produite par Ryan Murphy et Ian Brennan ravive une question morale : jusqu’où peut-on transformer l’horreur réelle en divertissement ? Inspirée des crimes d’Ed Gein, tueur et pilleur de tombes des années 1950, Monstre transpose des faits d’une brutalité extrême dans une fiction calibrée pour Netflix.

    Mais au-delà d’un voyeurisme morbide se pose un problème plus troublant : la déculpabilisation du monstre. La série semble vouloir susciter l’empathie pour un homme ayant commis des atrocités indicibles, cherchant à faire naître le pathos là où il n’a pas lieu d’être. Et le pire, c’est que cela fonctionne.
    Dans une époque saturée d’images de guerres et de massacres réels, où notre attention est sans cesse sollicitée par la douleur du monde, on choisit de la concentrer sur un tueur presque déculpabilisé. Ce renversement est vertigineux et dangereux : pendant que la souffrance bien réelle est banalisée par surabondance, la fiction en vient à humaniser l’inhumain.
    Le résultat ? Une confusion morale inquiétante, où l’œuvre d’art ne questionne plus la violence, mais contribue à l’effacer.

    Force est de constater qu’à multiplier l’exposition, l’effet cathartique glisse vers une banalisation de la violence et de la souffrance, le spectateur ne réagit plus, il consomme.

    Ainsi, le goût du gore aujourd’hui est doublement révélateur : il témoigne de nos angoisses, de notre désir de sensation, de transgression, mais aussi de nos fragilités démocratiques vis-à-vis de la normalisation de la violence comme spectacle.

    Le cinéma de Julia Ducournau montre ce que ce goût peut atteindre quand il est pensé : le corps, la norme, la monstruosité sont interrogés. La série sur Ed Gein montre ce qu’il risque d’être quand il est consommé sans recul.

    En fin de compte, ce que ce goût raconte essentiellement que notre société est en quête de “ressentir” dans un monde de flux visuels continus, que la frontière entre catharsis et voyeurisme est mince et enfin que le choix du regard (sur quoi, comment, pourquoi) importe plus que jamais.

    Johanna O’Hayon

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