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Il y a cinquante ans mourait le Roi Louis : Vive le Roi !

Dans la nuit du 6 juillet 1971, Louis Armstrong, “Pops”, “Satchmo”, “le Roi du Jazz”, s’éteint dans son sommeil d’une crise cardiaque. Plusieurs de ses titres ont rythmé sa vie et participé à la définition de ce qu’est le jazz : retour en 3 titres sur son parcours.

Né en 1901 à la Nouvelle-Orléans en Louisiane, Louis Armstrong est élevé dans une famille pauvre du Sud des États-Unis. Dans un pays particulièrement marqué par la ségrégation, il grandit dans un quartier dangereux, surnommé le “champ de bataille”, où se côtoient délinquants et prostituées.
C’est l’effervescence musicale de la Nouvelle-Orléans qui décidera de la voie suivie par le jeune Louis ; au tournant du 20ème siècle, le mélange des populations et de leurs cultures musicales conduit à l’émergence d’un proto-jazz. Celui-ci mêle technique, gestuelles et performances des “marching bands”, des fanfares créoles, des orchestres de Dixieland blancs, des rythmes et percussions d’Amérique latine, du ragtime, du blues, et plus encore…
Armstrong grandit au milieu de toutes ces influences, et elles imprègnent profondément sa propre appréhension de la musique. Il se fait un nom dans le jazz de la Nouvelle-Orléans en commençant par jouer dans des cabarets. Il rejoint par la suite différentes formations, sillonne le Mississippi au sein de l’orchestre d’un riverboat, et enregistre plusieurs disques dans les années 1920. Il joue notamment  avec de grands orchestres de jazz de l’époque à Chicago ou New York…
Ces premières années lui servent à perfectionner sa technique. En l’espace de quelques temps, il se révèle en tant que virtuose, jeune prodige, et contribue à faire du jazz une musique de plus en plus démocratisée.
En 1925, il crée le “Hot Five”, formation dont il est le leader : Armstrong atteint alors l’apogée de sa technique et affirme une esthétique novatrice qui lui est propre. À travers sa trompette, il fait souffler un vent nouveau aux États-Unis et bientôt dans le monde entier.


West End Blues

Dans ce titre enregistré avec ses Hot Fives en 1928 cohabitent une certaine tradition du jazz de la Nouvelle-Orléans et la musique avant-gardiste d’Armstrong.
Le style original du jazz de la Nouvelle-Orléans s’appuie fortement sur l’improvisation collective : la trompette expose la mélodie principale, pendant que la clarinette et le trombone jouent des accompagnements improvisés. Cette tradition se poursuit dans le Hot Five, mais la créativité d’Armstrong en tant que trompettiste augmente la fréquence des solos de trompette. Lors de ces passages, tels que l’introduction légendaire de West End Blues, Armstrong établit le vocabulaire de base de l’improvisation de jazz pour les générations futures. Il en est le précurseur et le représentant le plus influent.

Par sa maîtrise et ses idées audacieuses, une transition dans le jazz s’effectue alors entre l’improvisation collective et la mise en avant d’un soliste. Et quel soliste ! Que ce soit par la chaleur du timbre de sa trompette dans les graves et sa clarté dans les aigus, par sa manière expressive de faire vibrer les fins de notes, ou par le contraste entre la vélocité et le lyrisme de ses solos : Armstrong est déjà reconnaissable entre tous.

Mais Louis Armstrong n’est pas simplement trompettiste, il est aussi l’un des plus formidables chanteurs de jazz, notamment avec sa technique du scat que l’on entend déjà dans West End Blues. C’est en 1926 pendant l’enregistrement du disque Heebie Jeebies qu’Armstrong, faisant tomber ses feuilles de paroles, poursuit son couplet en improvisant avec des onomatopées : c’est la révélation du scat et du jazz vocal au grand public, et à quantité d’autres jazzmen comme Cab Calloway ou Ella Fitzgerald qui suivront son exemple éprouvé.


Hotter than that

Dans Hotter than that, Armstrong transpose sa virtuosité instrumentale à sa voix dans une fabuleuse improvisation en scat.

Armstrong and His Hot Fives, Hotter than that… Le terme de “hot” se retrouve fréquemment dans le jazz des années 1920-30 pour des titres de chansons ou de groupes. Il peut désigner l’intensité, la frénésie rythmique et swingante du “vrai” jazz, à l’opposé de musiques plus commerciales. Armstrong et ses Hot Fives en sont l’incarnation la plus vibrante. Cependant, au lieu de mépriser les musiques considérées comme commerciales, Armstrong sublime ces chansons, en y apportant du jazz. Il considère lui-même que “toutes les musiques sont du jazz, même l’air le plus commercial peut être du jazz, cela dépend de ce que vous y mettez dedans…” Par son phrasé unique, son swing élégant ou qui heurte la phrase, il magnifie une mélodie et crée le jazz. Notamment avec des chansons simples, voire simplistes, comme C’est si bon ou La Vie en rose, un titre enregistré en 1950 avec Sy Oliver et son orchestre.

La vie en rose

Armstrong devient au fur et à mesure un ambassadeur du jazz international. Repoussant toujours les limites de son instrument (exigeant sur le plan musculaire), il endommage de plus en plus ses lèvres qui ne peuvent suivre le rythme effréné de ses nombreuses tournées. Pour ménager ses lèvres, parfois au supplice, la dimension vocale prend une place de plus en plus importante dans la musique d’Armstrong, à tel point qu’il s’impose en tant que chanteur jazz…
Et comme acteur. Dès les années 1930, Armstrong commence à tourner dans des films, interprétant souvent son propre rôle. Il devient rapidement, sur scène ou à l’écran, un entertainer. Un musicien et un showman dont la présence scénique attire (amuse ?) les foules. C’est en partie grâce à cette personnalité qu’il conquit le public blanc américain.


Armstrong face à ses pairs

Certains jazzmen de la génération suivante, plus engagés dans la cause des droits civiques afro-américains, critiquent l’apparente passivité de Louis Armstrong vis-à-vis des questions raciales. Miles Davis dans son autobiographie écrivait :

“Malgré mon amour pour Dizzy et Louis “Satchmo” Armstrong, j’ai toujours eu horreur de leur façon de rire et de sourire au public. Je sais pourquoi ils le faisaient – pour faire de l’argent et parce qu’ils étaient des entertainers autant que des trompettistes. Ils avaient des familles à nourrir. Et puis ils aimaient faire le clown. […]. J’étais plus jeune qu’eux aussi, je n’avais pas eu à endurer les mêmes choses pour me faire accepter dans l’industrie musicale. Ils avaient déjà ouvert beaucoup de portes que des gens comme moi n’avaient plus qu’à passer.”

Tout est là : ces quelques phrases condensent une partie de l’histoire du jazz et de la société américaine de la première moitié du 20ème siècle. En effet, à cette époque de ségrégation où être noir et devenir musicien (de jazz qui plus est) était en soi un geste fort. C’est peut-être au début par le sourire et non la violence que le jazz a pu se frayer un passage vers les publics au travers d’un business aux mains de producteurs blancs peu scrupuleux de faire affaire sur le dos de génies populaires.

Enfin, restant dans sa relative “zone de confort” artistique, Louis Armstrong a pu être parfois jugé “old school” ou démodé, vis-à-vis premièrement de la nouvelle esthétique de jazz naissante dans les années 40 : le Be Bop de Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Miles Davis… À propos de ce jazz, Armstrong dans une interview à Paris en 1965 pouvait répondre :

“Qu’est-ce que le jazz moderne ? Dites-moi, je ne sais pas. J’essaye simplement de faire de la bonne musique, je me moque du reste…”

Il continuera toute sa vie à faire… du Armstrong. Il reste le prodige sans qui le jazz n’aurait pas le même visage, ou n’aurait peut-être même jamais atteint sa place d’aujourd’hui.

Oscar Lemetayer
Cet article a été écrit en collaboration avec Nicolas de Talancé, musicologue et contrebassiste.

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