Lucia di Lammermoor – Donizetti – Opéra Bastille
L’opéra s’ouvre sur le décor chargé de William Dudley. Cet espace en demi cercle à double niveau permet d’occuper pleinement la grande salle de la Bastille. Du premier étage, des bourgeois en habits noirs (le chœur) observent à l’instar des spectateurs, le plateau scénique. Au centre, trône un portique à cordes : où sommes-nous ? dans une salle d’armes militaire, de boxe ou de gymnastique ? qu’importe, ce lieu annonce le drame. Notre imagination court librement tout au long de l’œuvre puisque le portique évoluera en lit nuptial, en croix christique à porter, voire en X géant, sans oublier l’évocation de la guillotine notamment avec l’apparition d’un pont-levis qui s’abat sur les chanteurs. Toutes ces images exaltent la virilité et la discipline de cet univers qu’éclaire la mise en scène. On devine à ces signes les prémisses de la tragédie. Un jeune homme joue habilement du couteau. Pas d’issue visible : des fenêtres inaccessibles et de multiples portes dissimulées. L’espace scénique est à l’image du drame qui va se nouer : clos et tragique.
Ludovic Tézier expose d’abord la situation de sa superbe voix de baryton. Impassible et déterminé, on sent poindre cependant une sensibilité dissimulée. Apparaît Lucia, d’abord aérienne sur sa balançoire, charmante et enfantine, mais prudente, elle sautille avec allégresse d’un banc à l’autre ou bien se dissimule sous un lit pour échapper à son frère. Andrei Serban utilise à dessein ce décor semé d’embûches : bancs, cordes, cheval d’arçon, barres symétriques, tout encombre ou devient prétexte pour se dérober à autrui. Patrizia Ciofi conjugue virtuosité vocale et adresse physique tout en révèlant une palette de sentiments qui transportent la salle en liesse. Ovationnée longuement à chaque air, la soprano bouleverse par sa douceur et par sa puissance tragique : c’est une colombe déchirée, à la fois dans la retenue pudique et la douleur dévorante. Elle apparaît ensuite comme l’ombre d’elle-même en mariée-fantôche qu’on habille, une véritable poupée sans vie. Divine, elle sombre dans la folie, dans cette raison en suspens, et chacun retient son souffle de crainte d’interrompre la magie. La soprano est alors acclamée à tout rompre.
Quant à Vittorio Grigolo, quel sublime Edgardo puissant et généreux ! le ténor à l’âme noble d’un d’Artagnan, souple et vigoureux. Il bondit d’un lieu à l’autre tel un tigre. Nous sommes bien dans le romantisme de Walter Scott dont se moque si ironiquement Flaubert dans Mme Bovary. Mais quel bonheur sur scène, quel enthousiasme virtuose, quelle exaltation du sentiment! Il triomphe dans la scène du suicide par sa douleur retenue.
Beaucoup d’émotions et de superbes interprètes pour débuter cette saison prometteuse.
Marie Torrès
Lucia di Lammermoor
Ludovic Tézier (7, 13, 20, 26 sept., 1er oct.) / George Petean (10, 17, 23, 29 sept., 4, 6, 9 oct.) Enrico Ashton
Patrizia Ciofi (7, 13, 20, 26 sept., 1er, 6 oct.) / Sonya Yoncheva (10, 17, 23, 29 sept., 4, 9 oct.) Lucia
Vittorio Grigolo (7, 13, 20, 26 sept., 1er, 6 oct.) / Michael Fabiano (10, 17, 23, 29 sept., 4, 9 oct.) Edgardo di Ravenswood
Alfredo Nigro Arturo Bucklaw
Orlin Anastassov Raimondo Bidebent
Cornelia Oncioiu Alisa
Eric Huchet Normanno
Diogenes Randes, souffrant, s’est retiré de la production.
Andrei Serban, mise en scène
Orchestre et Chœur de l’Opéra national de Paris
Maurizio Benini, direction musicale
Le 10, 13, 17, 20, 23, 26, 29 septembre
Les 1er, 4, 6, 9 octobre
Prix des places : 140€ // 115€ // 90€ // 70€ // 50€ // 30€ // 15€ // 5€
En direct sur Radio Classique le 26 septembre, après une journée complète depuis l’Opéra Bastille sur leur antenne.
Opéra Bastille
Place de la Bastille
75012 Paris
M° Bastille ou Gare de Lyon
[Crédit photos : Opéra national de Paris / Mihaela Marin]
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