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    “A notre place” : un trio intime bouleversant

    Hélène Kuttner 21 mars 2026
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    ©SImon-Gosselin

    Au Théâtre de la Colline, le metteur en scène Stéphane Braunschweig retrouve l’auteur norvégien Arne Lygre pour mettre en scène l’amitié mouvante entre trois femmes. Clotilde Mollet, Chloé Réjon et Cécile Coustillac se révèlent magnifiques dans ce spectacle lumineux d’émotion et de vérité.

    Tenter sa chance

    Trois femmes, très différentes par leur âge et leur personnalité, se retrouvent sur le plateau, dans la blancheur immaculée d’un salon contemporain où tout peut arriver, mais à pas feutrés. Astrid, incarnée avec une puissance et une générosité remarquables par Clotilde Mollet, est une femme de soixante ans qui vient de perdre sa mère, avec laquelle elle vivait et entretenait un lien très fort. Alors que sa mère disparaissait, Astrid a aussi perdu sa meilleure amie, Eva, une quadragénaire sans enfant, qui s’est éloignée durant un moment pour gagner son indépendance. Eva partie, c’est aujourd’hui Sara, la cinquantaine affirmée, qui vient la remplacer en quelque sorte. Chloé Réjon incarne avec une belle énergie cette personnalité au tempérament de feu, très fragile au fond d’elle même, qui trouve en Astrid une amie fidèle, une amie de coeur, après une simple promenade au bord d’un lac. « Nous pouvons devenir comme des soeurs » ose Sara, à qui Astrid répond : « C’est ce que je voulais, que tu viennes ici, qu’un jour tu te tiennes devant ma maison, que j’entende sonner à la porte, que je regarde par la fenêtre et me demande qui ça peut être ». Pourtant, Eva, interprétée avec un naturel et une fraicheur poignante par Cécile Coustillac, réapparaît un matin. Comment ces personnalités si différentes vont-elles se lier, tisser des liens et faire rejaillir des manques, des frustrations et des désirs furieux, c’est ce que réussit de manière prodigieuse l’auteur Arne Lygre, véritable orfèvre du langage scénique, que Stéphane Braunschweig saisit sur scène avec une infinie finesse. 

    ©SImon-Gosselin

    Elle n’est pas mon genre

    Qu’est-ce qui nous relie aux autres ? Par quelle magie, par quel mystère sommes-nous attirés, captivés, séduits par une autre personne ? D’ailleurs, sommes-nous assez forts pour exister tous seuls, et n’avons-nous pas un intense besoin des autres pour nous maintenir en vie, pour nous aider à vivre ? Ce sont toutes les questions, et encore de nombreuses autres, que l’auteur, par son écriture incisive creuse et explore avec une sensibilité et une simplicité prodigieuse. Et pour analyser ainsi tout ce qui nous constitue, Lygre compose des répliques aussi musicales que violentes, aussi intimes que burlesques, qu’il place dans la bouche de ses personnages féminins. Leurs univers sont d’ailleurs peuplés de fantômes masculins ; un mari absent pour Astrid, qui retrouve son propre fils en état dépressif en raison du départ de sa femme ; un frère essentiel pour Sara, qui a perdu ses deux parents très jeune, et dont le mari s’éloigne progressivement ; un père énigmatique et compliqué pour Eva, qui coule des jours heureux dans un Ephad en inaugurant une relation homosexuelle délicieuse avec un autre vieillard. « Je pense que nous sommes tous pareils, nous les humains. Nous voulons tous la même chose, en fin de compte, juste avoir quelqu’un dans sa vie. Quelqu’un qui puisse s’occuper de nous quand c’est nécessaire. » dit Astrid à ses amies.

    ©SImon-Gosselin

    Amour/ Amitié 

    La relation entre ces trois amies est donc un voyage subtil où les enjeux et les désirs se déplacent, où les colères et les frustrations explosent, comme en amour, guidé par la possession et l’exclusivité, ou au contraire le désir d’indépendance. Ainsi Astrid, qui semble « souveraine » selon Sara, maternelle et protectrice, mais qui progressivement va tout envoyer valser en permettant à son fils de s’installer dans son appartement. Normal, selon elle, abusif selon ses amies ! Et c’est dorénavant Eva, la plus jeune, celle qui ne veut pas d’enfant mais s’en invente en chantant, qui va tricoter une amitié avec Sara, la plus dure, la plus intransigeante, mais aussi la plus fragile. Astrid, elle, qui semblait le plus avoir besoin des autres, s’en est libérée pour exister vraiment. Le décor tout blanc se transforme ainsi en une maison exiguë, qui concentre toutes les énergies et les fait exploser. Avant tout cela, chacune des amies aura fait parler son personnage masculin, dans un dialogue passé ou imaginaire : son fils pour Astrid, son frère pour Sara, son père pour Eva. Magnifique cheminement de paroles et de mémoires, où les affects, les désirs et les peurs affleurent en transparence par la grâce de superbes actrices dirigées merveilleusement par Stéphane Braunschweig. Et où tous les ressorts des liens humains, désirs de l’autre, rejet de l’autre et solitude, sont explorés dans l’intimité brûlante d’une représentation. C’est très fort.

    Hélène Kuttner  

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