“Bovary Madame” ou le Flaubert Circus de Christophe Honoré
© Laurent Champoussin
Au Théâtre de la Ville, Christophe Honoré transpose le roman de Flaubert dans un cirque où l’héroïne en robe diaphane, interprétée par Ludivine Sagnier, entourée de clowns et d’acrobates, est invitée à raconter sa vie. Malgré une mise en scène impressionnante qui multiplie les numéros burlesques et les effets cinématographiques, le spectacle ne parvient pas à dépasser les stéréotypes de genre qu’il voulait dénoncer et rate sa cible.

© Laurent Champoussin
Une bête de foire
Et s’il fallait sortir Emma Bovary de sa poussiéreuse et romanesque dépression, pour lui permettre de réinventer sa vie ? Si, au lieu de se suicider et d’obéir au romantisme destructeur qui donna au « bovarysme » le sens qu’il a aujourd’hui dans le monde, Emma se transformait en une jeune femme moderne, consciente de ses échecs et de la vanité de ses désirs, fuyant le malheur pour se réinventer courageusement ? Considérant que le premier roman de Gustave Flaubert, écrit en 1857, est construit comme une suite d’épisodes qui n’obéissent pas à une progression dramatique, Christophe Honoré choisit de mettre en scène les épisodes du roman comme de vrais numéros de cirque, qui forment chacun d’eux un petit spectacle. Nous sommes face à l’arène d’un chapiteau dont la piste ouverte est recouverte de terre. Une Madame Loyale, chapeautée et vêtue d’un smoking noir, cravache de cavalière en main, interprétée par l’extravagante et talentueuse Marlène Saldana, semble toute régenter, micro en main. D’ailleurs, le cirque ici est jumelé au music-hall, car le micro HF est utilisé par tous les comédiens, tandis que la sono puissante fait rugir les tubes de variété des années 70, Michel Sardou ou Nicole Croisille, qui peuplent les rêves d’Emma comme des avatars de ses livres.

© Laurent Champoussin
Casting effervescent
Autour d’Emma-Ludivine Sagnier, vêtue de superbes robes brodées conçues avec la collaboration de la maison Yohgi Yamamoto, s’agite avec frénésie une flopée d’hommes, clowns, acrobates ou voltigeurs, qui campent les différents personnages de l’histoire. Jean-Charles Clichet, en Charles Bovary benêt et amoureux, Davide Rao, comédien gymnaste au physique de bellâtre, qui joue Léon Dupuis, le jeune amant d’Emma et Harrison Arévalo qui campe Rodolphe à la manière d’un toréador aux dents longues. Délibérément burlesque, abusant des barbes à papa et des tartes à la crème, Stéphane Roger troque à peine son personnage de clown tout terrain pour jouer le commerçant Lheureux, chez qui Emma s’endette follement pour séduire, s’habiller et régaler ses amants. Enfin, dans le rôle du pharmacien Homais, Julien Honoré joue la raison morale et la bêtise bourgeoise qui se répand avec des mots.

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Violence masculine
Dès lors, régentés par une Madame Loyale en furie, qui exige bruyamment d’Emma des scènes cruelles, une vérité violente, comme s’il fallait livrer à un public affamé des scènes croustillantes, Emma n’est plus que la proie malheureuse d’hommes qui cherchent à la posséder sexuellement, Rodolphe, ou qui la mettent sous cloche, comme Charles. En trapéziste mélancolique ou en victime d’un jeu de fléchettes féroce, courant de l’un à l’autre et considérée comme une bête de foire, Emma-Ludivine semble traquée comme un animal blessé, incapable de se défendre face à la risée collective et à l’humour grossier des hommes qui se jouent d’elle. Or, dans le roman de Flaubert, Emma réalise clairement que son mariage est un échec, qu’elle n’est pas séduite par son mari, et cherche à nourrir ses rêves dans les livres. C’est une fille intelligente et volontaire, qui se laisse gagner par une audace folle, délaisse en quelque sorte sa petite fille Berthe, arrivée trop tôt, pour se lancer dans des aventures amoureuses qui pourraient donner sens à sa vie. Paris la fait rêver, et tous les lieux rêvés par Emma deviennent les étapes du roman : Tostes et Yonville, Rouen, Paris. C’est par les yeux et le coeur d’Emma que Flaubert écrit, comme si la vie était ailleurs, hors de cette province étriquée, ravagée par la morale bourgeoise de la société du Second Empire. Rien de tel n’apparaît dans ce spectacle, où l’héroïne semble passivement supporter et subir le regard prédateur de tous les hommes grossiers et violents, qui recréent l’histoire à leur manière. Dans ce cabaret délirant où s’enchaînent les scènes grotesques et comiques, souvent répétitives, on aurait aimé un regard plus acéré, plus percutant, qui puisse nous éclairer sur le mystère brûlant de cette héroïne qui luttait contre son plus grand ennemi, l’ennui, assorti de la bêtise, pour tenter désespérément de survivre.
Hélène Kuttner
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