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Avignon 2021, quatrième épisode : les perles du Festival OFF suite

Hélène Kuttner 16 juillet 2021
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Dans les rues d’Avignon, on court les salles et on flâne dans les cafés et les restaurants, avec une température plutôt fraîche pour la saison et un mistral qui souffle, nous protégeant cette fois des chaleurs caniculaires. Atmosphère détendue et propice à la découverte alors que les spectateurs du Off sont deux fois moins nombreux. Pour vous guider, nous avons sélectionné quelques unes des créations à découvrir cette année.  

Chaplin, 1939

©Laurent Sabathé

L’auteur et metteur en scène Cliff Paillé et le comédien Romain Arnaud-Kneisky reviennent à Avignon cette année avec une création formidable qui met en scène Charlie Chaplin, son frère Sydney et son épouse l’actrice de cinéma Colette Godart en 1939, alors que Chaplin envisage les prémices du film Le Dictateur. Ce sera son plus grand succès commercial. Mais pour l’instant, Chaplin s’amuse avec des boulettes de papier, griffonne des dessins, tape à la machine en pensant à celui qui lui a volé sa fameuse moustache, Adolf Hitler, né à quatre jours d’intervalle du génial comédien. Les rumeurs de guerre font gronder l’armée allemande qui envahira la Pologne au mois de septembre, lors du début du tournage du film. Mais Chaplin, artiste visionnaire, créateur engagé, entend les discours du führer nazi dans ses injonctions hallucinées, lit la presse et se lance, au grand dam de son frangin Sydney, dans un projet en forme de défi démesuré : se payer la tête de Hitler en dénonçant, dans une fable au grotesque politique qui met en scène un petit barbier juif amnésique et le dictateur, tous deux joués par Chaplin, le danger imminent que court l’Europe. Romain Arnaud-Kreisky est époustouflant de justesse dans sa composition de Chaplin, grand enfant impatient bouillonnant d’idées, se jouant d’un frère protecteur et raisonnable -parfait Alexandre Cattez- et d’une épouse envahissante, incarnée par la subtile Swan Starosta. Les dialogues sont percutants, riches, nous plongeant dans cette tranche de vie d’un grand artiste au courage exemplaire, qui contribua à mobiliser les Américains dans leur soutien aux démocraties européennes. 

Espace Roseau Teinturiers, 14h25

Novecento : pianiste

©Fabien-Montes

Sur un plateau vide, dont une simple caisse en bois fait figure de décor, un homme qui semble avoir échoué d’un long voyage se raconte. Sa jeunesse difficile, son départ à 17 ans en tant que trompettiste sur le paquebot Le Virginian, et sa rencontre, déterminante, avec le pianiste Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, né orphelin en 1920 et mort sur le bateau, sans avoir jamais pu en débarquer. Le comédien Laurent Orry s’est saisi de ce fabuleux monologue d’Alessandro Baricco, très souvent représenté au théâtre, mais cette fois dans une sidérante simplicité, sans trompette ni piano, et le silence solitaire d’une vie d’artiste chahutée par la misère, réchauffée par l’amitié d’un camarade au talent et à l’humanité bouleversante. Dans ce spectacle puissant, l’acteur ne se fait pas seulement le narrateur d’une extraordinaire histoire, un adolescent orphelin qui apprend instinctivement à jouer du piano comme un génie, mais campe l’ami musicien, fébrile, ébloui d’admiration et de reconnaissance, qui participe entièrement à cette aventure durant sept ans de sa vie, abandonnant avec une certaine culpabilité son ami sur un bateau qui finira bombardé, et ne se remettant jamais de cette perte. La fiction devient réalité, les personnages revivent, on navigue des premières aux troisièmes classes, on vibre aux duels de musiciens qui se toisent, on pleure ou on exulte grâce à cette remarquable performance.

Théâtre du Grand Pavois, 16h20 (avec le soutien de l’Adami)

La Collection

©anouk-schneider

Ils sont trois, comédiens et Suisses, issus d’une même école, et réunis sous le signe Le Collectif BPM (Büchi/Pohlammer/Mifsud) pour poursuivre le projet un peu fou d’une Collection théâtrale d’objets vintage. A Avignon, ils présentent un spectacle d’une heure sur le vélomoteur et le téléphone à cadran qui servent de base à des petites pièces de trente minutes, où le talent, l’humour et l’énergie des comédiens, qui se sont déjà frottés aux K7, au Service à asperges et au téléviseur cathodique, sont un régal. On pense à Raymond Queneau et à ses fantaisies répétitives sur le langage, à Georges Pérec pour ses inventaires dans Je me souviens, à travers ces deux femmes et cet hommes habillés en tenue de soirée qui s’embarquent avec le plus grand sérieux dans des situations cocasses où l’absurde le dispute à l’effroi. Comment croire que ce petit homme très tranquille puisse camper une baby-sitter débutante et tétanisée, un samedi soir dans un grand appartement genevois, alors que les enfants semblent dormir, appelant son petit ami alors que la police est aux trousses d’un rôdeur suspect et que le père de famille la harcèle, en restant sur place ? Que la gironde standardiste de Cornavin se retrouve parachutée en Colombie pour accoucher dans une cabine téléphonique en ayant au bout de l’unique ligne de la ville son amant zurichois ? On rit beaucoup car ils sont tous trois épatants, et l’on s’en vient à regretter cette mécanique des années passées pour ses ratés délicieux.

11. Avignon, 11h55 (Sélection Suisse à Avignon jusqu’au 25/07)

La Fabrique

©Claude-Boisnard

Il y a certains spectacles qui vous cueillent en plein jour, entre conscience et inconscience, en vous désarmant de votre vigilance d’adulte pour vous replacer dans celle, bien plus créative, de celle des enfants. Cette Fabrique est de ceux-là, nous invitant, grands et tout petits, devant le spectacle de paysages en papier découpé, durant les quatre saisons, que chevauche, à bicyclette, un petit garçon qui grandit avec un pommier. Comme une fable qui tiendrait dans un castelet planté sur un établis traversé en hauteur pas des cordes de guitare, l’histoire est racontée sans aucune parole par ce petit héros au short rouge, qui arrose et cueille la première pomme de l’arbre du pré, invitant lui-même d’autres arbres où viennent se nicher des tas d’oiseaux. Jusqu’au moment où débarque une grosse limousine noire, d’où jaillit un gros monsieur, pour y bâtir des maisons et chasser l’herbe pour un goudron très noir. L’été se tâche de nuages et l’automne arrive avec ses terres boueuses et la pollution des usines et du gaz carbonique. Le créateur Max Legoubé et le musicien Tom A.Reboul sont les deux artistes au sourire malicieux qui s’expriment à vue par la musique ou du bruitage, découpant, escamotant, collant les figurines et les images crées par Adélie Dallemagne. C’est un moment très subtil, d’une intense poésie, d’une beauté apaisante, qui adresse avec humour et gravité un questionnement aux petits et aux grands sur l’avenir de notre planète.

Présence Pasteur, 16h35 (représentations supplémentaires les mercredis et samedis à 9h45)

Rachel, danser avec nos morts

©Pianocktail

Une grande maison de famille au bord de l’océan. Les nombreux meubles sont recouverts de draps blanc, comme à la suite d’une longue absence. Et on devine, à travers la présentation face public de chacun des membres de cette famille réunie pour un mariage, que l’un deux manque à l’appel. Il y a là Anthony, celui qui raconte l’histoire (Stephane Brel) avec ce qu’il connaît ou pas des évènements passés. C’est le frère de Lou (Julie Kpéré) qui se marie avec Rachel (Lucile Barbier), alors que Hannah, incarnée par la metteure en scène Delphine Bentolila, soeur jumelle de Ruben (Nicolas Dandine), rentre de plusieurs mois d’hospitalisation psychiatrique. On comprend vite que c’est Ruben, le frère jumeau de Hannah, qui est mort, glissant d’un bord à l’autre du plateau avec sa planche de surf comme un fantôme errant. C’est Laban, le père (Julien Sabatié-Ancora) qui ramène en voiture la jeune Hannah et nous les voyons, à l’écran, devant la mer bleue, tandis qu’Esther, la mère (Laurence Roy), divorcée du père, tire les cartes en robe rouge. Bilah (Amandine du Rivau), égarée dans cette tribu, se révèle être la compagne de Ruben, et témoin de mariage. A mi-chemin entre narration et dialogues, réel et fantasmes, rêve et cauchemar, la pièce, qui résulte d’une écriture collective des comédiens, dessine par petites touches, et avec les images projetées, les méandres d’un système familial basé sur l’oubli, la reconstitution, les mensonges et les trahisons, bref un arsenal de stratégies utilisées par chacun pour mieux survivre après un deuil. Inspirée de Bergman par la crudité et la causticité des dialogues, elle donne aussi la part belle aux acteurs dans une liberté de jeu très réjouissante. Une belle création.

11. Avignon, 13h10

Notre Jeunesse

©Vincent-Berenger

Le Festival d’Avignon réserve bien des surprises, et il faut parfois sortir hors des salles pour entendre, voir et écouter un grand comédien dire un grand texte. L’acteur et metteur en scène Jean-Baptiste Sastre est de ceux-là, qui vient nous chercher devant un théâtre pour nous conduire sous un arbre, dans la cour ombragée d’un immense lycée. Connaissez-vous Charles Péguy lance-t il à ses spectateurs, jeunes et moins jeunes ? Pas vraiment, mal, lui répond-on. Car il y a un malentendu à propos de cet écrivain totalement engagé aux cotés d’Alfred Dreyfus et profondément socialiste. On ne retient de lui que le chrétien ardent, auteur d’Une vie de Jeanne d’Arc qu’il rédige jeune. Notre jeunesse est publiée en 1910 pour répondre à tous ceux, à l’époque, qui lui reprochaient son engagement dreyfusiste. Dans un livre polémique et d’une puissance incroyable, il y attaque les regains d’antisémitisme en France en creusant les racines chrétiennes de cette haine, et avouant aussi un amour des Juifs et surtout une admiration sans bornes pour son ami Bernard Lazare, témoin fondamental dans l’affaire Dreyfus, paré par Péguy de la figure d’un saint que l’on a assassiné. Mais il y exhorte aussi de manière très véhémente les jeunes gens à revenir à une mystique républicaine qui prendrait la foi originelle des fondements sur des concepts essentiels de liberté, d’égalité et surtout de fraternité. Des milliers d’hommes et de femmes sont morts pour la République et le droit de vote, dit-il en substance. Retrouvons donc cette foi en la justice et en la démocratie, qui s’est transformée, à cause des politiciens, en corruption des esprits. Mais Charles Péguy, enfant issu d’un milieu très modeste, qui a perdu son père sur les barricades parisiennes de 1870, chante aussi les louanges de la dignité des hommes qui passe par le travail. Contre la misère, contre l’exclusion, contre les faux semblants d’un capitalisme dévorant les hommes et leur prenant la santé, il appelle une foi en un socialisme sincère et chrétien, débarrassé des mensonges d’une Eglise qui ne donne qu’aux riches. Stature de bûcheron et regard ardent, Jean-Baptiste Sastre nous fait découvrir ou redécouvrir ce texte saisissant d’humanité, de rigueur intellectuelle et de vérité dans l’austère simplicité d’une réunion entre amis. Les mots et les phrases se bousculent dans l’air et restent gravés dans nos mémoires. C’est magnifique.

11. Avignon Hors les Murs/ Lycée Mistral, 19h45

Hélène Kuttner

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