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    “En atendant”, la sublime reprise d’Anne Teresa De Keersmaecker au Festival d’Avignon

    Hélène Kuttner 20 juillet 2023
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    © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

    Treize années après sa création, en 2010, Anne Teresa De Keersmaecker revient au Cloître des Célestins, à la tombée du jour, pour cet opus destiné à huit danseurs, une chanteuse et trois musiciens autour de l’Ars subtilior, art baroque du Moyen-âge d’un extrême raffinement. Dans la lumière naturelle d’un cloître aux pierres ancestrales, le spectacle n’a rien perdu de sa beauté et de sa puissance poétique. C’est une merveille.

    Une géométrie céleste

    On pénètre dans le Cloître des Célestins à la tombée du jour, après 20h. Les deux majestueux platanes y trônent depuis des lustres, un rectangle de terre humide délimite l’espace de la danse, celui des musiciens et de la chanteuse étant sous l’un des platanes, assis sur un banc de pierre. Dans le silence religieux d’une soirée qui débute, sans aucune lumière artificielle et dans une économie de moyens radicale, le flûtiste Michael Schmid défie les lois du souffle par sa performance qui entrecroise deux sonorités durant un long moment sans inspirer. La résonance est magistrale et nous projette d’emblée dans un autre monde. Ce sera celui de la peste noire, au XIV° siècle, avec une méditation sur la vie et sur la mort qui passe par la marche en dansant, une marche terrienne et spirituelle à la fois qui se mue en danse pour tutoyer les étoiles, incarner la douleur et l’amour, la solitude et la compassion étant liées par les mains que chaque danseur tend à l’autre.

    A cappella

    © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

    Mais la musique médiévale, faites de polyphonies sophistiquées, d’une douceur particulière, interprétée par l’ensemble Cour et Cœur avec son chef Bart Coen aux grandes flûtes à bec, Thomas Baeté à la viele, et les sopranos Lisselot De Wilde ou Annelies Van Gramberen en alternance, n’intervient pas immédiatement. Le groupe apparaît, puis se retire en fonction de la chorégraphie et du mouvement des corps. C’est un lutin noir qui s’élance dans la lumière mitigée, la jeune danseuse Sophia Dinkel, nouvelle venue dans la compagnie Rosas, striant l’espace d’une diagonale parfaite, corps en bascule, le torse droit mais la jambe à l’équerre, jonction d’un axe vertical et horizontal qui est la base de la marche. Fulgurante figure dans l’espace, bientôt rejointe par ses sept camarades. On entend bavarder les oiseaux et c’est très beau de les écouter, tandis que Bostjan Antončič, Carlos Garbin, Cynthia Loemij, Mark Lorimer, Sandy Williams et Sue-Yeon Youn, danseurs présents lors de la création du spectacle, se tiennent en embuscade sous les arcades, en compagnie de Marie Goudot.

    La vie en marche, la douleur en partage

    © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

    Chacun des danseurs impose sa grâce, en couple d’hommes et de femmes, parité parfaite qui voit aussi les individualités se détacher, chacun avec sa pâte. L’élégance de ces silhouettes en marche, dont le corps subtilement se déhanche, pour se projeter soudain avec une énergie juvénile contre l’arbre, faire des pirouettes et des sauts enfantins, conservant cette tension vitale au cœur du corps qui exprime tous les possibles. « En atendant, il me faut endurer de pénibles tourments / Et vivre languissant ; c’est ma destinée / Car je ne puis approcher de la fontaine tant elle est entourée de ruisseaux / Tant l’eau est trouble et corrompue » écrit Filippo da Caserta, compositeur avignonnais à la fin du XIV° siècle. Le jour disparaît peu à peu, nous sommes entre chien et loup, et les grappes de danseurs s’élancent à même la terre qu’ils marquent de leurs empreintes, tournoient dans des figures hallucinantes de beauté, souffle plein, énergie débridée par cet appel urgent à la vie. Les bras se ploient, les regards vrillent vers leurs voisins, le contact ne se perd jamais. Chacun déploie une technique toute personnelle, hommes dénudés soudainement avec un corps qui ressemble à la couleur de la pierre environnante. On échange les vêtements noirs, et les genres. Homme ou femme, qu’importe, la douleur, l’amour et la souffrance, la mort sont partagés par tous. Corps animaux qui rugissent comme des lions, corps célestes qui galopent comme des mustangs, contrastes picturaux à la Caravage qui opposent la chair ardente au noir de la mort dans des obliques douloureux. Jouant toujours sur l’équilibre et le déséquilibre, dans une tension qui atteint son climax dans la pénombre ou simplement les regards et les coeurs brûlent encore, En atendant est un joyau de danse et d’émotion réunies qu’il nous est permis une fois encore de revoir. 

    Hélène Kuttner

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