“En attendant Godot”, reprise d’un duo de clochards célestes
©Pierre-Grosbois.
Après « Fin de partie », gros succès avec Frédéric Leidgens et Denis Lavant, qui a obtenu pour ce rôle le Molière du meilleur comédien, le metteur en scène Jacques Osinski poursuit son compagnonnage avec Samuel Beckett et son comédien complice Denis Lavant en s’attaquant à la pièce de théâtre la plus jouée au monde. Avec Jacques Bonnaffé, Aurélien Recoing et Peter Bonke, acteurs magistraux, la pièce reprend d’autres couleurs, celle de l’infinie tendresse face à l’horreur du monde.
Parler pour ne pas penser
On les retrouve avec bonheur, ces clochards célestes qui portaient beau devant la Tour Eiffel en 1900. Bien sur, nous connaissons la pièce, qui fut mise en scène magnifiquement la saison dernière par Alain Françon. Car le texte de Samuel Beckett, écrit en 1948, au sortir de la guerre, après la Shoah, Nagasaki et Hiroshima, qui raconte les dialogues doux dingues de deux personnages clownesques et tragiques à la fois, propulsés au bord d’un plateau où trône un pauvre arbre bien sec, c’est bien notre histoire, et l’histoire de l’humanité toute entière, traquée par la dureté de la vie, par le tragique de sa finitude, mais aussi revigorée par la chaleur d’une relation amicale, amoureuse, ou les deux à la fois. Vladimir-Jacques Bonnafé, d’une élégance folle et d’une chavirante humanité, est le compagnon le plus solaire, le plus protecteur. Lumineux et tendre, il porte à son compagnon Estragon-Denis Lavant, petit être minéral assis sur sa pierre, un regard de bienveillance céleste. Mais c’est avant tout l’intensité du lien qui est revivifiée dans cette mise en scène. « Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.(…) Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande… ce que tu serais devenu… sans moi … Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur. » dit Vladimir à Estragon quand enfin il le retrouve sur cette route déserte. Mais Estragon, petit être ridé et enfantin, s’amuse à énerver Vladimir en jouant ici, comme Laurel et Hardy ou Charlot, à se mettre en scène, à avoir le beau rôle. Ces deux-là, dans leurs costumes charmants, ne cessent de bavarder, s’inventent des histoires pour conjurer l’ennui et l’attente d’un personnage mystérieux, Godot, dont on sait qu’il ne viendra jamais.

©Pierre-Grosbois.
Un théâtre de chair
C’est la version de 1975, établie par Beckett pour sa propre mise en scène à Berlin, qui a été choisie dans cette création, et c’est vrai qu’elle apporte un supplément de chair, de chaleur et d’humanité à ces paumés magnifiques. Dans une scénographie très graphique et dépouillée de Yann Chapotel et de belles lumières signées Catherine Verheyde, Denis Lavant et Jacques Bonnafé, remarquables, s’accordent tous deux à merveille, l’un finissant les phrases de l’autre, le provocant avec une malice familière, toujours tendre, affectueuse, jamais méchante. Et c’est un vrai bonheur de les voir et de les entendre, tant ils sont comiques, surprenants, et philosophiquement très pertinents. La dureté, la manipulation féroce, le mépris, viendront d’un troisième personnage, Pozzo, patron démoniaque de son domestique Lucky qu’il tient méchamment en laisse. C’est Aurélien Recoing, stature impressionnante et majesté de glace, qui vient rompre cette bienveillante harmonie. C’est lui, dans son costume de tweed beige, avec son feutre sur la tête, qui vient ouvrir son panier de déjeuner, dévorer devant tous une cuisse de poulet froid et jeter l’os en direction d’Estragon, qui se jette dessus pour en avaler les miettes de chair restantes.
Echapper à la domination du plus fort
Dès lors, que reste-t-il à faire ? Lucky-Peter Bonke, le corps fouetté de coups, le cou perclus de douleur, reste muet, animal enragé qui prendra dans la deuxième partie sa féroce revanche. Pour l’instant, tel un âne obéissant, il continue de porter les bagages de son maître. Mais jusqu’à quand son insolent dominateur de maître le maltraitera ainsi devant tous ? Et que faut-il donc faire, se demandent les deux complices ? Tenter de libérer le martyr avec sa corde au cou, trainé comme un chien ? Ou alors se pendre ? Mais ils n’ont pas de corde assez robuste pour pouvoir tous les deux se pendre à l’arbre. Alors Vladimir demande une nouvelle fois à Estragon de relever son pantalon, car « Pas de laisser-aller dans les petites choses. » Godot ou l’impossible quête d’un destin libérateur, c’est la tentative de de chacun de nous qui s’efforce de vivre, de survivre, en conversant, en racontant des histoires, en faisant des blagues, pour ne pas mourir. Parler pour survivre, aimer pour mieux vivre, c’est peut être tout cela que nous offrent ces splendides acteurs d’un texte éternel, auquel la représentation ici apporte une poignante intensité.
Helène Kuttner
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