Philippe Decouflé, maître des cérémonies visuelles
Philippe Decouflé: "Solo" © Olivier Houeix
À Chaillot – Théâtre National de la Danse, le chorégraphe si emblématique, ludique et populaire reprend son unique solo qu’il interprète en personne et en compagnie de moult prouesses visuelles. Ayant signé des dizaines de fresques ludiques et facétieuses, Decouflé nous dévoile ici sa personnalité sensible et les racines de son art.

Philippe Decouflé : “Solo” © Anita Gioia
Pour Philippe Decouflé, la danse a toujours été un art spectaculaire, au meilleur sens du terme : un art joyeux qui fait bon ménage avec d’autres, plastiques ou visuels, et bien sûr avec la musique. Decouflé aime l’image, il aime en créer, en composer tel un grand enfant qui ne cesse de s’amuser. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que son rêve de petit garçon, grand admirateur de Tex Avery et des Marx Brothers, était de devenir dessinateur de BD.
Adulte et chorégraphe à la fois, il a ainsi créé des festins visuels et dansants inoubliables, dont certaines pièces devenues des classiques, comme Codex et Decodex, Triton ou le malicieux Shazam, et bien sûr Sombrero mais aussi dernièrement les Nouvelles Pièces Courtes. Il y avait également le fameux Iris pour le Cirque du Soleil, suivi de Paramour pour la même troupe à Broadway. Plus près de nous et non moins époustouflant, le célèbre show Désirs pour les Crazy Girls du Crazy Horse. Et tant d’autres.
Oui, Decouflé aime la comédie musicale, le rock, l’acrobatie, le partage, la richesse et même l’opulence. Dans toute cette déferlante, son Solo tient presque lieu d’exception. D’abord, bien sûr, parce que le chorégraphe est ici son propre interprète. Ça n’arrive que dans cette œuvre, et nous en étions déjà surpris à la création, en 2003, d’autant plus que cette pièce est plus réflexive, plus profonde, plus perturbante que les autres. Les images que Decouflé crée ici en toute sobriété sont indélébiles. Mais sobriété ne rime pas avec austérité.

Philippe Decouflé : “Solo” © A. Groeschel
Dans Solo, les projections vidéo mettent le protagoniste face à un abîme. On y découvre un être d’une sensibilité extrême, doté d’un corps profondément musical et déjà parfaitement rompu au jeu des échelles entre l’original et sa représentation à l’écran. Ce Solo est un vibrant selfie chorégraphique, imaginé bien avant que le premier iPhone fut dévoilé. Selfie où Decouflé ne cesse de se démultiplier, par son ombre – réelle ou électronique – et par les astuces des caméras et des logiciels qui savaient déjà faire des miracles.
Face aux prouesses visuelles de Solo, il faut vraiment se rappeler qu’en 2003 personne n’avait encore imaginé le moindre smartphone. Et si le titre semble affirmer une volonté de démarquer cette pièce des autres, cela n’est qu’une apparence. En vérité, Decouflé nous y dévoile ses sources d’inspiration – comme l’univers à la fois Bauhaus et carnavalesque d’Oskar Schlemmer – et des facettes touchantes et personnelles. Mais tout se donne à savourer sur un ton léger, où rien n’est à prendre au pied de la lettre. Et ce n’est qu’une des nombreuses qualités de ce retour aux sources dont la reprise, seize ans après la création, surprend, intrigue et enthousiasme au moins autant.
Thomas Hahn
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