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« Retour à Reims » : une plongée dans l’intime et le politique

Hélène Kuttner 17 janvier 2019
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©Mathilda_Olmi

Le grand metteur en scène allemand Thomas Ostermeier s’est plongé dans le récit autobiographique du sociologue Didier Eribon, l’histoire brûlante d’un homme aux origines modestes qui se révèle à travers le milieu universitaire parisien. Par les voix d’Irène Jacob, de Cédric Eeckhout et du rappeur Blade Mc Alimbaye, le texte prend une nouvelle force, au croisement de l’intime et du politique.

La terre du père

©Thomas Ostermeier_Sébastien Dupouey.

Né à Reims en 1953, Didier Eribon est un sociologue proche de Michel Foucault et de Pierre Bourdieu, dont les ouvrages sont traduits dans le monde entier. Après la mort de son père qu’il n’avait pas revu, il décide de retourner sur sa terre natale et rend visite à sa mère qui lui ouvre des boites de photographies. L’enfance, la pauvreté dans des logements sociaux de la banlieue de Reims, l’usine du père, puis celle de la mère après avoir fait des ménages, l’apprentissage du frère dans des ateliers de mécanique, les cousins qui débarquent, tout revient soudain à la mémoire de l’auteur dans un texte splendide et bouleversant qui mêle l’émotion intime aux réflexions plus sociales, plus politiques, sur la transformation magistrale de la gauche en trente ans et la montée du populisme.

Violence homophobe

©Mathilda_Olmi

Avec un père qui refuse violemment l’homosexualité de son fils, une mère qui n’aime pas les éclats, mais qui permet à celui-ci de poursuivre ses études, Didier Eribon va se construire tout seul, contre son père et contre le milieu ouvrier qui l’a vu grandir. Paris, Saint-Germain des Prés, la fréquentation des intellectuels et des artistes lui permettent de faire exploser les tabous et de devenir lui-même. Paradoxalement, c’est au parti communiste, où il fait ses armes politiques, qu’il vérifie le mieux le rejet des classes populaires par la classe dirigeante. Ne jamais oublier d’où l’on vient pour mieux affronter le réel et éventuellement le transformer. Thomas Ostermeier ne cherche pas à incarner les personnages de ce récit très personnel, il a choisi de faire lire le texte par Irène Jacob, comédienne venue enregistrer dans un studio avec un réalisateur, Cédric Eeckhout et un technicien, Blade Mc Alimbaye, tous deux silencieusement à l’écoute dans l’ombre de la cabine technique.

Quelle vérité dévoiler ?

©Mathilda_Olmi

Au fur et à mesure de cette lecture, la voix de la comédienne s’anime, grave et feutrée, caressante et chaleureuse. Sur l’écran géant qui nous fait face, des images très réalistes défilent, le train pour Reims, la campagne champenoise, la rencontre avec la mère d’Eribon, les photos de famille mais aussi les images des années 50 des usines, des logements minuscules et impersonnels. On reçoit donc dans l’intimité de la représentation ces morceaux de vie, ses fragments de passé, mais aussi ces réunions politiques, syndicales, ces révoltes ouvrières et étudiantes par des images d’archives. Puis le récit s’interrompt et des échanges débutent entre les trois personnages : que faut-il raconter dans ce film ? Comment parler aux jeunes d’aujourd’hui sans se référer aux schémas politiques anciens ? La réussite du spectacle vient justement de ces interruptions, de ces scories, de ces détails du quotidien de la part des protagonistes qui viennent interrompre ce récit brillant. Certes, tout y passe, l’argent, l’Europe, le vote nationaliste, la démocratie, mais c’est ce qui questionne notre monde et le fait dangereusement dériver. Aujourd’hui plus que jamais.

Hélène Kuttner

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