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Pierre Lecaroz : “L’art, c’est un superflu indispensable”

Elise Marchal 27 juillet 2020
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Pierre Lecaroz © D.R

Fondateur de la galerie Magnetic Art Lab, Pierre Lecaroz soutient la création artistique par la conception d’événements novateurs et audacieux tout en étant soucieux des enjeux sociaux actuels. Il nous dévoile aujourd’hui sa perception et son activisme au service de l’art urbain.

Peux-tu nous en dire plus sur le concept de la galerie Magnetic ?

C’est la suite logique de tout ce que j’ai entrepris autour de l’art urbain. Au début je prenais des photos, après j’ai créé une page communautaire et enfin une association en 2013 qui a officialisé cette vitrine virtuelle. Au regard du succès de l’habillage d’une façade par un artiste international, du lancement du projet le M.U.R, de la réalisation de fresques pérennes dans le cadre de la saison Street Art de la Mairie et de l’exposition de la Base sous-marine dont j’étais le co-commissaire d’exposition, j’ai commencé à générer une économie qui m’a permis de délaisser mon métier alimentaire et de créer la galerie en 2018.
C’est un berceau de contre-culture et un incubateur de concept qui a pour ambition de décloisonner les pratiques polymorphes et de cristalliser les énergies autour d’une ligne contemporaine.

D’où te vient ton attrait pour l’art urbain ?

C’est la convergence de toutes mes influences musicales et graphiques. C’est parti du hip-hop qui fonctionne assez bien avec le graffiti puis je suis allé vers la musique électronique qui a connu toute cette culture, du flyer aux graphiques hypers détonants au milieu des années 1990. J’en ai gardé certains d’entre eux, de soirées à Bordeaux, New York, Amsterdam etc. Cette convergence artistique réside dans la nouvelle vague de street artistes. Avec ceux qui viennent de l’infographie, on retrouve cette tonalité. Pas une mise en page mais une mise en mur voire mise en perspective de l’art urbain dans la rue. Et puis, j’ai toujours trouvé que l’art urbain embellissait l’espace public.

Magnetic ArtLab – D.R.

Le projet le M.U.R (Modulable-Urbain et Réactif), a été lancé il y a quelques années au niveau national. Avez-vous été repéré par la ville de Bordeaux ou vous êtes-vous manifesté pour initier ce projet localement ?

Ce sont des opérateurs culturels qui déposent leur candidature. Étant donné mon activité, il m’a semblé légitime de renseigner la ville de Bordeaux sur mes intentions. De là, on m’a envoyé un cahier des charges avec des contraintes en matière de visibilité, de localisation géographique, de superficie et de support. Il ne manquait plus qu’un mur adapté à ce principe de création originale éphémère. Pour pérenniser l’œuvre par la photographie, il faut du recul, c’est notamment pour cela que le mur de l’école Stendhal a été retenu.

Performance N°44 : ASU_one © Pôle Magnetic

Depuis que tu as commencé, as-tu observé une évolution de l’art urbain, d’un point de vue tant technique que quantitatif ?

En matière de quantité, évidemment. Il y a une demande touristique exponentielle. L’activité artistique est déterminante dans le choix de destination de vacances, elle est liée aux enjeux sociétaux, économiques et culturels.
D’un point de vue technique, si on compare aux propositions de graffiti dans les années 1980, je pense qu’il y a une nouvelle vague d’artistes. Le pic de l’art urbain à travers le graffiti à New York est un courant de référence mais ce n’est plus le seul. Maintenant, les artistes qui sortent des écoles de Beaux Arts ou d’infographie vont plus loin.

Quel est le plus beau souvenir que tu as eu depuis le lancement du projet du M.U.R ?

Ce que je peux dire, c’est que depuis la première année, à chaque vernissage il y a toujours des histoires incroyables… Avant d’être un projet artistique, ce sont d’abord des rencontres humaines.

Vernissage à la galerie Magnetic ArtLab – D.R.

Une œuvre street art en braille, une collaboration entre Mono Gonzales et les enfants de l’école Stendhal, bientôt un QR code pour que chacun profite des expositions… Qu’est-ce que représente cette dimension sociale au cœur de tes événements ?

Ça me renvoie à la définition de la richesse. Mieux vaut-il être riche ou vivre des expériences humaines qui nourrissent ton âme et ton esprit ?
On est dans une société très individualiste même si ce n’est pas nécessairement une caractéristique humaine d’être individuel. On est contraint d’essayer de s’en sortir soi-même au détriment des autres, au lieu d’essayer d’avoir un peu plus d’éthique et de morale. C’est une société basée sur l’exploitation de l’homme par l’homme, régie par l’argent ou par le pouvoir, sachant que souvent l’argent c’est le pouvoir…
Ce que j’entreprends reste à mon échelle ; locale voire régionale, mais je pense que c’est plein de petites actions comme ça qui pourraient changer les choses. L’art et la culture sont d’excellents moyens de fédérer les gens, sans faire de différences communautaristes, d’orientation sexuelle, d’alimentation… Que ça plaise ne compte pas puisque ça suscite toujours des réactions et ça rassemble les gens.

Mono Gonzalez et les enfants de l’école Stendhal © Pôle Magnetic

D’après toi, quel est le rôle de l’art dans la société ?

Je dis toujours que l’art, c’est un superflu indispensable. Tu n’en as pas besoin pour respirer, pourtant d’une certaine manière, ça devient vital.

Qu’est-ce qui compte chez un artiste lorsque tu choisis de travailler avec ?

La programmation d’artistes connus permet d’attirer l’attention sur ceux qui le sont moins. Pour trouver des artistes émergents, il y a un travail de veille artistique bien sûr, mais je suis davantage animé par la magie de la vie et des rencontres. Pour Spaik et Six, c’était une coïncidence calendaire. J’ai découvert par hasard que ces artistes mexicains étaient en Europe, je leur ai aussitôt proposer de participer au projet du M.U.R, qui par chance n’avait pas d’artistes programmés à ce moment-là.

Tu as longtemps vécu au Chili, qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?

Je fais parfois partie de ceux qui se plaignent que ce n’est jamais assez, alors qu’en termes de qualité ou niveau de vie et de protection sociale, on est assez privilégiés en Europe. Ça me dérange qu’on puisse avoir par moments des comportements d’enfants gâtés. C’est pour cela que je suis allé voir ailleurs s’il y avait plus d’humanité, et c’est ce que j’ai trouvé au Chili.

Performance N°53 : Mono Gonzalez © Loïs Bonnefont

Malgré la situation privilégiée de la France au niveau de l’art et la culture, pourrait-on davantage populariser l’art et par quels moyens ?

Ce n’est pas évident. L’approche de l’art a été un peu trahie par les politiques culturelles et par les institutions : ça a été imposé par le haut donc beaucoup s’y sentent étrangers. L’intellectualisation de l’art le rend élitiste et par définition, il exclut des gens.
Le fait de devoir s’acquitter de droits d’admission pour aller dans un musée et l’écrin en lui-même peuvent freiner. Quand tu viens d’un milieu rural et populaire, tu ne t’octroies pas forcément le droit d’aller dans un musée d’art contemporain qui appartient à d’autres sphères financières et intellectuelles, ça te met à l’écart.
C’est le street art qui m’a donné envie d’aller voir des expositions. C’est un art aux nombreuses vertus, dont sa gratuité et le fait qu’il soit accessible à tous puisqu’il est au coin de la rue. Cette fois-ci, ça vient d’en bas et ça bouscule les codes en place qui dictent le bon goût. Cet art populaire déstabilise les institutions élitistes et ça a pris tellement d’ampleur que ça ne peut plus être ignoré. Les institutions sont obligées de revoir leurs façons de faire.

Quels sont tes futurs projets ?

Je suis en train de développer un projet d’échange culturel européen avec la Roumanie, mais il va falloir être patient pour en savoir plus. Sinon cet été il va y avoir des tours de street art à vélo pour découvrir un autre Bordeaux, ainsi qu’une exposition virtuelle.

Pour finir, as-tu envie de faire passer un message en particulier ?

Il faut toujours croire en ses rêves et ne pas oublier qu’il n’est jamais trop tard pour réussir. Rien n’est figé donc ce n’est pas grave de ne pas avoir de vocation prédestinée à 17 ans. C’est une erreur de vouloir à tout prix caser les gens dans des filières où il n’y a peut-être même pas de débouchées : il faudrait mieux les former un peu à tout.
Avant, je n’étais pas d’accord avec cette définition que la chance, ça se provoque, mais rien ne se passe quand tu attends les bras croisés, personne ne t’attend donc une chose est sûre, c’est qu’il faut tenter pour éviter tout regret. Celui qui ne joue pas ne gagnera jamais, donc autant essayer. Parfois tu gagnes, parfois tu perds mais c’est ça qui est beau dans la vie. En même temps, qu’est-ce que l’échec ? Ne serait-il pas plus enrichissant que la victoire ?

Plus d’informations sur le site et la page Facebook de la Galerie Magnetic Artlab.

Propos recueillis par Elise Marchal 

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